Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: 4ème étage sans ascenseur, Odes d’une fille à ses parents

4ème étage sans ascenseur, Odes d’une fille à ses parents

par Nathalie Solence

résumé

Quelques morceaux choisis du quotidien pour raconter le dernier acte de la vie de Ma mère et Mon père, les deux personnages principaux de ce récit. Sous la plume de leur fille, témoin de cette épopée, on passe de l’un à l’autre en alternance, chapitre après chapitre, comme s’ils dialoguaient entre eux, alors que le temps défile sur une dizaine d’années pour elle et une dizaine de jours pour lui. Un chemin ardu, parfois burlesque, souvent imprévisible. Un côte à côte fidèle, insoumis et têtu. Des personnes qui ne renoncent ni à leurs passions, ni à leurs engagements, ni à leur liberté. La liberté de rester acteur de sa vie jusqu’au bout même dans les pires tourmentes, qu’on soit accompagné ou accompagnant. Et quand bien même la fin de ce livre n’est pas une surprise, on tourne les pages avec hâte, avant d’y revenir ensuite, happé à la fois par l’écriture légère et précise de l’autrice et par l’intensité des instants qu’elle nous livre.

Jusqu’au bout… La vie !

Voici un court récit, ni complètement triste ni complètement drôle, écrit comme un long poème sans ponctuation. Il conte la fin de vie, assez ordinaire, d’un homme et d’une femme.

En alternance, selon un rythme régulier, rassurant, il égrène les derniers jours d’un père (âgé et en mauvais santé) face aux dernières années d’une mère (diagnostiquée Alzheimer). Et celle qui écrit, c’est leur fille, l’autrice.

L’histoire s’empare de morceaux choisis du quotidien, de l’un et de l’autre des personnages plutôt que de l’un avec l’autre mais la résonance entre ces moments, construite autour d’un doux balancement crée un texte harmonieux, émouvant et sobre, attachant et juste, jamais mièvre.

Concis et accessible, bien vivant et sans emphase, le texte, simple et visuel, offre une proximité immédiate avec le lecteur, parfaitement adaptée car délicate. Le flux continu des mots offre une légèreté et une grande vigueur au récit. Il semble exprimer la vitalité des moments ultimes lorsque le temps est compté, l’urgence de vivre pleinement.

Nathalie Solence raconte la vie, la fin de vie de ses parents sans convoquer la mort et l’angoisse qui l’accompagne. Sa peur, sa douleur sont en retrait. Une dignité empreinte d’humanité, capable de saisir les moments de joie, d’amour, d’attention qui traversent ces derniers instants.

Son père est mal en point, respire difficilement et mange trop peu. C’est un scientifique excentrique. Il aime la montagne et s’y rend chaque année. Malgré la maladie de sa femme, Alzheimer depuis 9 ans, et son état de santé médiocre, il n’envisage pas de renoncer à ce voyage. Sa fille et son compagnon l’accompagnent. Un protocole médical se met en place. Il lui reste 11 jours à vivre.

Sa mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis 10 ans. “Ton dossier santé s’alourdit d’un seul coup.” La dépendance s’installe progressivement, année après année, oblige son père à prendre de nouvelles charges à la maison pour permettre à sa mère de rester à domicile le plus longtemps possible. “Le cocon a craqué - ton mari qui du jour au lendemain – s’est vu contraint de gouverner la maisonnée – ne sait plus où donner de la tête”

Aux côtés de ses parents, vit une de ses sœurs, atteinte de trisomie 21. Il faut apprendre à vivre avec les venues quotidiennes des soignants. Puis viendra la maison médicalisée à la mort de son père.

“On ne peut pas parler d’un long fleuve tranquille mais plutôt d’une longue pente qui descendrait doucement”

A travers la description de ces moments ultimes, Nathalie Solence, évoque aussi le personnel soignant, dépeint avec beaucoup de pudeur une vie personnelle impactée (mais sans jamais s’appesantir), les joies et les moments de grâce saisis lors de ses passages chez ses parents. Elle s’attache à raconter la douceur, le burlesque, l’instant partagé, plutôt qu’à dépeindre la dépendance inexorable, la perte d’autonomie et la déchéance physique, effleurées ça-et-là.

La mort est là, inexorable et clôt le livre sans rupture brutale car la vie continue. “Tu sais maintenant ce qui se passe de l’autre côté de nos vies d’ici.”

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 06/04/2026