
Alaska Parano
résumé
L'odeur du poisson
Ce premier roman de Jake Maynard met en alerte tous nos sens, pique notre curiosité pour le Grand Nord et les grands espaces, divertit souvent, entre auto-dérision, loufoquerie et absurdité. Mais, il navigue aussi au cœur de moments d’instabilité émotionnelle, plus tragiques et désespérés et nous anime alors d’une tendresse infinie envers Garrett Hastor, le personnage un peu borderline de cette histoire.
Acceptez, si vous lisez, de le suivre dans ses égarements et son agitation, de ne pas l’abandonner même si l’agacement vous guette parfois. En partageant ses passages à vide, vous savourerez d’autant plus sa renaissance le moment venu et l’émotion d’un nouveau départ vous happera par surprise et avec une joie sincère.
Après les harengs au printemps, l’usine Klak Deluxe Salmon transforme le saumon, au début de l’été, en Alaska. Pendant deux mois où le soleil se couche à peine, des saisonniers du monde entier s’entassent dans la conserverie pour étêter, éviscérer, fileter, emballer des milliers de saumons qui ont été déversés par des bateaux dans un immense bassin avant d’être aspirés par un tuyau vers l’usine.
Un travail harassant, éprouvant, écœurant, où l’odeur épouvantable, « impossible à décrire » donne envie de vomir mais que Garrett, 22 ans, originaire de Pennsylvanie, a choisi d’exercer depuis que son père, pêcheur en Alaska s’est sans doute suicidé, il y a environ trois mois.
« Un boulot abrutissant et purgatorial »
Dans cette ambiance routinière assez hostile où le froid, la pluie, l’odeur souillée de poisson imprègnent tous les pores de la peau (« cette puanteur au bout des doigts »), Garrett partage son quotidien (de jour comme de nuit) avec des Philippins, des Moldaves, des Ukrainiens, des Turcs, tous encadrés par Ernesto et Helen, les chefs d’atelier.
Son objectif : faire le taf, ne plus penser à rien, rester occupé. « Une lobotomie, payée à l’heure ». Et quand l’épuisement est à son paroxysme, il y a l’accélérol. « Du speed pour les mioches – un peu de caféine enrobée dans un peu de codéine enrobée dans de la vitamine B12. De l’or en barre, quoi. »
Garrett a besoin d’oublier les raisons de son départ, pleurer la mort de son père (qu’il connaît si peu), échapper aux conseils de sa mère et de son conseiller d’orientation, faire le vide pour mieux se retrouver.
Même si son impulsivité lui cause bien des déboires et ne lui permet pas toujours d’atteindre le calme intérieur qu’il nomme « infra-sensation », si la rage bouillonne en lui trop souvent, s’il ne se contrôle pas toujours, il arrive à surmonter son désespoir et à chasser les pensées intrusives grâce à l’arrivage quotidien de saumons. « Il faut toujours avoir un truc auquel songer ».
Seulement lorsque survient une opération de sabotage à l’usine puis une diminution d’arrivage de poissons qui contraint le responsable de Klak Deluxe à réduire la main d’œuvre et les horaires de travail, Garrett perd le contrôle de lui-même.
« Une vie dont je ne fais pas partie. »
D’Anchorage à Sitka, le jeune homme se perd et se disperse, s’autodétruit, se noie peu à peu dans une existence inadaptée, insondable, douloureuse et sombre, jusqu’à refaire surface.
Ce livre est donc une aventure humaine à la fois intime et collective. Des conditions de travail indignes, déshumanisées, hyper réalistes (proches du vécu) dans l’usine de transformation de poissons, à la surexploitation des mers, en passant par la quête existentielle, le travail de deuil, la fuite en avant et l’abus de drogues, il traduit sans pathos mais avec une gravité souvent drôle, la folie de notre monde contemporain qui court à sa perte.
Il est urgent de regarder la mer pour y voir plus clair.
« La mer a envie de nous implorer d’une façon qui nous soit compréhensible. Pour dire RELAX, ou RALENTIS, ou alors tout simplement RESSENS. »
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 05/11/2026


