
Aurore disparaît
Ce roman est étrange, sans doute très féminin, à la fois inattendu et en même temps prévisible, énigmatique et secret, proche et lointain, assez particulier et inédit en tout cas pour saisir le lecteur, presque malgré lui, d'ailleurs.
"Elle formait avec la mer, avec Roland, avec son père, un royaume de silence imprenable".
L'histoire semble très banale et sans surprise, d'une tonalité un peu mélancolique, douce et sans secousses, poétique et discrète, parfaitement adaptée au propos. Presque chuchotée, clamée à voix basse, elle saisit avec intensité le silence, l'ennui et la solitude, plus que le mouvement et l'action ; exprime les émotions intérieures du personnage, son cheminement irréversible vers une autre vie. Un calme apparent qui, à mesure, qu'il se répand, s'oppose de plus en plus avec les tourments d'Aurore, l'héroïne, et tend à s'affaiblir.
"Son amour pour Roland résumait sa vie. Et la solitude en était le prix".
Le récit, tel un conte féérique, part d'une rencontre amoureuse réussie entre Roland, architecte renommé et riche et Aurore, pauvre, orpheline et peintre. Avec les années, la relation n'a pas faibli même si Aurore vit souvent seule, dans la villa de bord de mer près d'Arcachon tandis que Roland travaille à Paris ou voyage à l'étranger. "Il ne vit profondément, vraiment que pour son travail d'architecte". Dans ce lotissement cossu, situé au bord de l'océan, une voisine est retrouvée morte, assassinée avec brutalité. Cet événement, raconté sans plus d'emphase qu'un événement ordinaire délie pourtant les langues, rompt le silence entretenu par Aurore.
En se rapprochant de sa voisine, Irène, femme de médecin divorcée, occupée à devenir relaxologue pour affronter sa douleur et tenter de renouer avec son fils Diego ("Tout me fuit. Même mon fils"), Aurore découvre peu à peu ce que Roland a été avant elle, se plonge aussi dans ses propres souvenirs d'enfance et, dans cette quête de vérité inévitable, elle sait d'avance qu'elle risque de tout perdre mais s'y confronte, par nécessité. Pour enfin devenir elle-même, accepter la mort de son père lorsqu'elle avait neuf ans et se libérer des illusions qu'elle entretient avec son existence depuis trop longtemps. Rompre un équilibre factice. "Je n'ai jamais été certaine d'être vivante".
Un cheminement intérieur, très personnel et en même temps, pénétrable par le lecteur, attentif aux détails du quotidien, aux paysages de bord de mer hors-saison, aux sensations, si finement décrites. Peu à peu, sensible à l'écriture délicate et soyeuse, (un brin ampoulée, peut-être), il comprend cette relation si particulière à l'autre, accepte la mise en déroute d'Aurore, le changement qui s'annonce.
"Nous sommes devenus ce que nous n'étions pas, mais nous ne pouvons plus le rester."
Avec cette impression de ne jamais vouloir s'imposer, comme si elle tenait à rester discrète, Amina Danton, parvient, avec beaucoup de pudeur et de réserve à exprimer de profonds bouleversements intérieurs, quasi-indicibles d'ordinaire. Et si l'enquête criminelle, presque secondaire, ne s'étoffe d'aucun rebondissement, c'est bien au cœur des personnages (et sans doute de nous-mêmes) qu'il semble prêt à jaillir. Troubler et surprendre en profondeur.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 12/02/2016