Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Base toundra

Base toundra

par Olivier Truc

résumé

1er septembre 1939. Le capitaine Stig Blumfors atterrit sur un petit aérodrome militaire isolé au fin fond de la Laponie suédoise, porteur d’un pli : la guerre vient d’éclater, la Suède s’est déclarée neutre, la base est mise au secret. Commence un long huis clos rythmé par les atterrissages d’appareils anglais ou allemands perdus ou en détresse. Face à un commandant ambigu, entre deux patrouilles au-dessus de la toundra, Blumfors prend la plume.

La neutralité, une fable ?

Les romans d’Olivier Truc ont la particularité de raconter des histoires qui mènent chaque fois le lecteur à s’aventurer plus loin. Au-delà de leur puissance romanesque, elles s’inspirent d’une réalité souvent ignorée du grand public et décuplent alors la curiosité. En savoir plus devient une nécessité et cette soif de connaissance, un plaisir stimulant.

De plus, l’intérêt pour la Laponie, inaltérable au fil des romans, dépayse encore, sans lassitude aucune et invite au voyage. D’ailleurs les évocations furtives de la police des rennes dans ce roman réjouissent aussi le lecteur. Comme s’il devenait plus proche et complice de l’auteur. Un privilège heureux !

Dense et multiple mais fluide, le récit se déploie sur deux périodes différentes, oscille entre roman d’espionnage, histoire d’amour, réflexion politique et environnementale autour de la neutralité suédoise en temps de guerre mais aussi autour de l’identité sámi et de sa reconnaissance par la Suède.

Septembre 1939, le capitaine suédois Stig Blumfors rejoint le major responsable d’une base militaire isolée en Laponie, Dager Trulsson. Sa mission est de maintenir la Suède hors de la guerre. “La neutralité est une solution peut-être peu glorieuse, mais plus sage, qui découle du constat que La Suède n’a pas les moyens sérieux pour se défendre.”

“Le froid est une arme. Celui qui l’ignore est déjà mort.”

Février 2023, La capitaine suédoise Maria-Pia Tedelius accueille Guy Puech et sa compagnie de parachutistes français sur une base militaire à l’extrême nord de la Suède. Il s’agit pour les militaires français de s’exercer en conditions arctiques au moment où la Suède attend l’accord de la Turquie pour adhérer à l’OTAN. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la Suède s’apprête à lâcher sa neutralité.

A travers le journal de bord de Stig Blumfors, rédigé de 1939 à 1945 et remis entre les mains de Tedelius par sa grand-mère, commence alors une autre histoire, intensément captivante qui va réunir l’ensemble des protagonistes et rapprocher Puech de la capitaine.

“Tout le monde est l’ennemi, quand on est neutre.”

Ensemble, ils vont devoir affronter les soubresauts de l’Histoire, enquêter sur le meurtre d’un pilote français, défendre un réfugié kurde menacé d’expulsion, composer avec des militants anti-OTAN et des éleveurs de rennes dont les troupeaux paniquent lors des passages d’hélicoptères. Sans répit ou presque.

L’ingéniosité d’Olivier Truc dans ce roman est sans doute la création du journal de Stig Blumfors. Il est le lien entre les deux périodes, la troisième histoire finalement, véritable trait d’union qui permet un rythme haletant et une diversité d’actions.

Le lecteur s’évade d’une époque à une autre, sans jamais perdre pied. L’alternance de deux temporalités et leur fusion lors de la lecture du journal de Blumfors, renforcent le suspense, évitent l’ennui et invitent le lecteur à s’interroger en même temps que les personnages.

Neutralité, soutien à l’Allemagne nazie, reconnaissance du peuple sámi, adhésion à l’OTAN, accueil des réfugiés, environnement menacé, survie des peuples autochtones ; autant de réflexions qui s’enchaînent et passionnent car documentées et toujours nuancées.

La profondeur des personnages principaux, leur caractère bien trempé, leur sensibilité également, leur complexité mais aussi leur héroïsme, tous immergés dans un environnement finement décrit, fascinant, insolite et beau, créent un divertissement total.

“Qu’il doit être beau de mourir en survolant ce paysage des premières heures du monde, où la puissance intouchée de la nature vous enveloppe de sa tranquille éternité.”

Vif, intelligent, instructif, maîtrisé, tout en tension et intensément romanesque. A savourer sans modération.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 04/10/2026