
Celles qui ne dorment pas
résumé
Désarticuler les mythes
Ancré dans les Vallées tranquilles du Pays basque espagnol et porté par des personnages désormais familiers, le nouveau roman de Dolores Redondo est une réussite. De bout en bout. Le rythme est assez inouï, parfaitement adapté aux mouvements du livre et ne souffre d’aucun ennui.
Dolores Redondo prend le temps de poser le cadre, de préciser le contexte et l’environnement (et c’est captivant), s’attache à décrire intimement les personnages, même les plus secondaires avant d’emmener le lecteur au cœur de l’enquête à résoudre. Elle convainc, même les esprits les plus rigoureux, qu’approche scientifique et croyance ancestrale sont indissociables parfois pour révéler le dénouement d’une intrigue. Elle nous entraîne au-delà de nos certitudes. Vertigineuse, subtile et toujours déconcertante, même après cinq romans.
Ce qui réjouit également dans cette nouvelle histoire, c’est de retrouver, même secondairement, Amaia Salazar, inspectrice de police (La trilogie du Baztán) aux côtés de Nash Elizondo, psychologue médico-légale et çà-et-là de retrouver des évocations des romans précédents (sans isoler pour autant tout nouveau lecteur). En effet, le lecteur se sent pleinement intégré à l’intrigue, complice des enquêtrices, des lieux et même de l’écrivaine (qui joue ici son propre rôle).
Resserrée sur trois semaines, contrainte par l’épidémie de Covid et le confinement, l’histoire se déploie, tendue, très dense sans pour autant oppresser. La description des lieux, toujours empreinte de mystère et l’ambiance étrange qui s’en dégage offrent une intranquillité en même temps qu’une fascination. L’auteure nous invite à ressentir ce qui nous entoure pour mieux pénétrer ensuite l’âme humaine, ses fragilités et ses dérives.
En explorant un gouffre dans la vallée de Malerreka, à la recherche de dépouilles humaines liées à une légende ancestrale de sorcellerie, Nash et son équipe d’archéologues découvrent le cadavre d’une jeune femme, Andrea Dancur, portée disparue il y a trois ans environ. De manière discrète, Nash est chargée de réaliser une autopsie psychologique auprès des témoins qui ont été en relation avec la victime. Seulement l’annonce d’un confinement imminent complique son activité.
“Tout ce qui doit être su est su, tout ce qui doit être révélé, est révélé.”
Nash s’installe à l’hôtel Izarra, dans le quartier de Txokoto à Elizondo mais rejoint bientôt la maison de Susana Mitxelena, employée dans les pompes funèbres qui vit avec ses deux filles à Elbete. Dans cette ambiance exclusivement féminine, où l’on dort mal ou très peu, où les morts s’expriment encore, Nash, épaulée également par Amaia Salazar, poursuit ses recherches, explore ce petit village et ses mystères lointains, revisite aussi ses origines familiales. Toutes deux à l’écoute de leur sensibilité singulière, attentives à leurs émotions comme aux raisonnements déductifs, elles forment un duo complémentaire efficace et obstiné au sein duquel le lecteur exulte.
Peu lui importe si les nombreux témoignages divergent et embrument encore un peu plus l’intrigue, il accepte de ne pas tout pouvoir expliquer ; traverse, à l’instar de ces femmes, des expériences perturbantes et étranges mais poursuit sa lecture, littéralement épris, envoûté jusqu’à la dernière page.
Enfin l’environnement profondément féminin (féministe ?) que le roman dépeint fait beaucoup de bien ; la sororité des personnages est enthousiasmante, donne de l’énergie, un souffle d’humanité en un moment désespérant, tandis que la description de la gestion de la mort pendant la période de confinement, d’une réalité glaçante et d’une tonalité postapocalyptique donne à voir et ressentir ce que bien peu de gens pouvaient alors imaginer.
“Elle prit conscience qu’une partie des pièces qui lui manquaient pour résoudre le casse-tête de l’affaire Dancur était directement liée à celles qui lui faisaient défaut pour compléter sa propre existence.”
Infiltrée sobrement dans l’intrigue policière inspirée de faits réels contemporains et en lien étroit avec l’existence avérée d’exécutions pour sorcellerie au temps de l’Inquisition espagnole, une autre histoire, plus personnelle à Nash mais tout aussi addictive se révèle très progressivement et s’intensifie alors que le dénouement majeur approche. On aurait souhaité qu’elle ne s’arrête pas déjà mais l’impatiente joie est un génial tour de force !
“Il ne faut pas négliger l’endroit où on naît, qui est une sorte de père ou de mère invisible, mais qui nous marque autant que nos vrais parents.”
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 01/05/2026


