
Celui qui comptait être heureux longtemps
Que le lecteur soit informé ou non de la résonance autobiographique de cette histoire compte finalement assez peu ; sa force émotionnelle est ailleurs, notamment dans l’écriture si singulière de l’auteure, dans sa manière délicate et sensible, douce-amère, joyeusement triste de raconter les épreuves de la vie.
A travers un langage poétique et léger, empreint de tendresse comme de noirceur, (tellement adapté !) Irina Teodorescu se lie intimement au lecteur, l’invite avec naturel dans son histoire, dès les premiers mots. Une émotion chaleureuse le traverse alors, le bouscule sans jamais l’effondrer. Elle est si bienfaisante et précieuse qu’il aimerait pouvoir la conserver au-delà des 200 pages. Et rêver, à son tour, d’être heureux longtemps.
Des repères spatio-temporels volontairement imprécis offrent au récit une tonalité imaginaire et une distance salutaire, le libèrent du sordide et de la cruauté de la réalité, adoucissent la tragédie sans l’altérer, lui accordent un caractère plus universel qu’intime. D’emblée accueillant. Durablement éblouissant.
C’est une histoire du passé racontée au présent mais où le futur s’en mêle aussi, en parfaite fluidité. C’est une histoire du passé où les narrateurs, interne-externe, complices, se complètent, fusionnels. C’est une histoire du passé, en mouvement, pleine de vie, malgré la mort, en plein centre.
Bo est né au milieu des ruines d’une guerre qui s’achève. Il grandit dans une Nouvelle Société totalitaire quelque part en Europe aux côtés de ses parents et de son ami Vass. Doué en mathématiques, il entre à l’école supérieure de Polymaths, section ondes et algorithmes et devient un ingénieur prodigieux à l’Institut de recherche scientifique. Il entretient un moment une relation avec Irenn, femme nonchalante, sombre et indépendante. “Une aventure sans âme.” Puis, avec Di, qu’il rencontre à l’Institut de recherche, il se marie et envisage une vie heureuse. Et pour longtemps. La naissance de leur fils est une promesse de ce bonheur.
“ Un vent nouveau a soufflé sur ma vie à ta naissance, mon fils […] Je voyais ce miracle que je n’avais jamais aperçu, même pas de loin.”
Pourtant cet enfant, attendrissant et souriant, ne grandit pas tout à fait comme les autres. Il s’évanouit de temps en temps, commence à avoir de la fièvre. Il est atteint d’un cancer. Ses jours sont comptés. La médecine de la Nouvelle Société est impuissante à le sauver. Mais là-bas, quelque part en France, existe un hôpital qui pourrait opérer leur fils et peut-être le guérir. Seulement voilà, obtenir une demande de sortie pour se rendre à l’étranger n’est pas une chose aisée lorsqu’on habite dans un état totalitaire.
Di n’abandonne pas, remplit les formulaires de demande sans relâche, obtient des rendez-vous, de plus en plus hauts placés mais les mois passent et nulle autorisation ne vient. Jusqu’à la convocation de Bo chez le général A.N. Il lui propose un marché ignoble : se rendre en France avec son fils et, en échange, s’acquitter de missions auprès de la D.S.C.P.E.M ; c’est-à-dire, devenir espion du gouvernement.
Il y a un avant et un après cette “infecte proposition” ; tous deux racontés avec affection, douleur, larme et facétie. Fraîcheur et éclat.
Le livre témoigne de l’amour paternel et maternel absolu, de l’amitié inaliénable, raconte avec justesse et précision le quotidien d’un jeune couple à Bucarest sous régime communiste, les privations, la censure et les actes de résistance ; les joies aussi, malgré la dictature. Il tourne en ridicule le système oppressif sans lui ôter sa barbarie, décrit l’atmosphère particulière d’une époque où l’Etat contrôlait tout le monde. “Soit tu hais la milice, soit tu es la milice.”
Et superbement également, il met en scène un père, un homme anéanti par son choix, un couple qui se délite et se déchire, le deuil impossible, la possibilité d’un rêve, la dignité humaine au-delà de tout, le chagrin éternel.
Magnifique !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 03/03/2018


