
Charly 9
S’approprier le style particulier (sa marque de fabrique) et l’écriture destructurée de Jean Teulé ou l’aimer d’emblée ; reconnaître que l’Histoire de France est, il faut bien se l’avouer, un apprentissage lointain et incertain, doivent suffire pour s’immiscer sans apriori et avec intérêt dans la lecture de ce nouveau roman. Car, avérée ou pas, peu importe, l’Histoire est là et se savoure.
Charly 9 est un jeune roi, il a 22 ans, fils de la redoutable et diabolique Catherine de Médicis. Ni valeureux ni combatif, sans véritable envergure, il règne malgré tout. Sa renommée ne se doit, visiblement, qu’au massacre de la Saint-Barthélémy, qu’il aurait ordonné sous la contrainte familiale. Depuis lors, il a sombré dans une déroute qui le conduit inexorablement à la mort. Sa raison vacille et Jean Teulé choisit donc de raconter avec une imagination foisonnante (bien servie par l’Histoire), haute en couleurs les quelques mois de folie supposés qui scelleront son destin tragique. Peu importe la véracité des propos, le ton est donné, truculent, en verve, léger et drôle même, alors que les scènes débordent d’horreur, décrivent une violence inouïe, insoutenable pour une civilisation moderne. Et tout l’art de Jean Teulé est là : raconter l’horreur avec détachement, exprimer la cruauté la plus ignoble, presque en douceur, avec frivolité et plaisir. Sans choquer.
Son écriture gouleyante, vraiment libératrice, reste un bonheur de lecture et les mots rares, désuets, d’une autre époque qu’il utilise ça et là dans son récit, mêlés à des propos argotiques, apportent une tonalité originale et réjouit le lecteur sensible aux sonorités inhabituelles. Le texte vit, esbroufe ! De même, les propos grossiers, vulgaires (jurons à foison !) de la régence rappellent la sauvagerie de l’époque, l’esprit étroit et limité de ceux qui gouvernent. Par la puissance de son langage, le rythme vif du récit, Jean Teulé interpelle, peut être davantage que l’intrigue elle-même. Car page après page, sauvagerie brutale, ambiance triviale et glauque, folie destructrice se déploient et se répandent, à outrance et finissent par submerger le lecteur, abasourdi.
De plus la personnalité de Charles IX n’a pas l’envergure d’un Montespan (si pathétique) ou d’un François Villon et ne suscite pas autant l’empathie du lecteur ; tout au plus, une légère compassion. Même si son goût pour la poésie, notamment les vers de Ronsard (qui semblent moins plaire à Jean Teulé !), son plaisir invétéré de la chasse (jusque dans la démesure) lui assurent quelque attrait ; s’il regrette toute l’horreur du carnage qu’il a perpétré et souffre un peu plus chaque jour, englué dans la honte et la culpabilité, il n’a de cesse lui-même d’utiliser la violence, par jeu, dépit ou pure folie et finit par susciter écœurement et pitié.
Par contre, les anecdotes qui ponctuent le récit (le jour de l’an qui change et l’origine du poisson d’avril, le muguet du 1er mai qui tue, ou Charly 9, faussaire) pimentent avec délice le roman qui vire cependant (et hélas !) au gore à mesure que l’on approche de la fin. Ce roi sanguinolent qui traduit avec force la vanité de l’existence et du pouvoir inonde de sang les dernières pages, dégage une odeur de putréfaction et de mort. A l’excès. Mais cela reste une affaire de goût !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 17/05/2011


