Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Corps célestes à la lisière du monde

Corps célestes à la lisière du monde

par Jón Kalman Stefánsson

résumé

Islande, XVIIe siècle. Le révérend Pétur, un homme tourmenté précédé d’une réputation sulfureuse, écrit une longue lettre à une destinataire mystérieuse. Après des études à Copenhague et un séjour en Angleterre, il a été nommé à la paroisse de Brúnisandur dans les fjords de l’Ouest. À son arrivée, Pétur est accueilli par la servante Dóróthea, une femme à la mémoire prodigieuse et au caractère affirmé. Elle deviendra rapidement un soutien indéfectible face à l’adversité et dans son projet de relater les événements tragiques qui secouent l’île : le bailli Ari Magnússon – représentant de la couronne danoise – a décidé de s’attaquer aux pêcheurs espagnols échoués sur l’île après le naufrage de leurs bateaux, et Pétur tente d’empêcher le pire. Son récit oscille entre le passé et le présent, l’intime et le politique, et met en scène des personnages inoubliables – un capitaine anglais amoureux de l’Islande, la chienne Sappho, les pêcheurs espagnols Pedro et Sebastián, la mystérieuse Helga – pour raconter cette tragédie qui compte parmi les pages les plus sombres de l’histoire de l’Islande. Corps célestes à la lisière du monde est un très grand roman, assurément l’un des plus puissants de Stefánsson, à la résonance très contemporaine.

Révéler la conversation intime du monde

Il me semble nécessaire, pour s’immerger dans ce nouveau roman de Stefánsson, de tourner soi-même les pages du livre. Le mouvement de votre main et le bruit feutré du papier sous vos doigts accompagneront avec justesse et en rythme, au plus près, le souffle du vent sur la falaise, la pluie qui s’abat sur les maisons, les montagnes, l’océan, les cris et chants des oiseaux, les fers des chevaux sur les dallages en pierre, les épées qui frappent, les sonorités des noms islandais…

Ainsi vous allez pénétrer plus intimement la lisière du monde, contempler, osciller entre plusieurs époques, vous égarer sans doute un peu parmi les digressions du narrateur mais rester émerveillé par la beauté lyrique du texte, la lumière des personnages, l’histoire tragique des pêcheurs espagnols échoués en Islande.

Vous allez aimer prendre le temps de la lecture, retarder le moment de son achèvement, accepter de consulter la liste des personnages en fin d’ouvrage par de fréquents va-et-vient. La Littérature éblouit ici, fulgurante et foisonnante, poétique. Se perdre sans ennui réjouit, trouble, bouleverse, interroge, enrichit et impressionne.

Au-delà de l’histoire, vous garderez longtemps en mémoire l’empreinte de l’émotion vibrante de la lecture. Comme toujours, d’ailleurs, avec les romans de Stefánsson.

1616, à Brúninsandur, dans les fjords de l’Ouest, le révérend Pétur écrit une lettre à une femme qu’il nomme “mon exquise”. Longuement, intensément, il veut écrire la vérité, âpre et terrifiante, au sujet d’événements qui ont entraîné la mort violente de naufragés espagnols échoués sur l’île.

“D’où nous vient la force si ce n’est de la vérité ?”

Soutenu par sa servante Dóróthea dans son intention de révéler la tragédie, il va devoir revenir sur son passé, y entremêler le récit de son intimité et de celle des habitants du village, des alentours et au-delà et l’intégrer au cœur d’un contexte historique, religieux, politique et scientifique intense (sans doute un peu ténébreux pour un lecteur non-islandais).

La densité des histoires et des époques qui se mélangent, les digressions nombreuses du narrateur, ses interruptions fréquentes troublent parfois la fluidité de la lecture mais cet inconfort mineur dit au mieux la confusion du narrateur lui-même  : “il me semble maintenant que je ne me rappelle plus tout à fait pourquoi j’ai commencé, pourquoi je me suis assis pour écrire, vers où je comptais me diriger.”

L’accepter c’est ressentir au plus près les tourments, les incertitudes, les désarrois du personnage. “Je m’engage dans toutes les directions sans en choisir aucune, je passe mon temps à perdre le fil de mon récit, comme cela se produit quand on est confronté à la douleur de l’absence, aux sensations éparses, à la violence et à l’iniquité. Dans ce cas, a-t-on d’autres choix que de tout raconter, y compris si on ne peut le faire qu’en s’égarant ?”

Une grâce poétique souffle sur les moments où le roman dépeint la vie quotidienne en Islande au XVIème siècle ; elle pénètre aussi profondément la nature islandaise et les sentiments des personnages. Elle s’ajuste à la mélancolie, à l’amour, à la compassion autant qu’à la violence, à la guerre, aux injustices et aux trahisons traversés par ces mêmes personnages.

“La poésie, plus que toute autre, ressemble à nos vies : elle est trouée, taillée en pièces et constituée de fragments épars.”

Enfin, avec subtilité et comme en écho avec notre monde actuel, cette histoire conduit également à interroger notre relation à l’Autre, notre perte d’humanité face à la crainte de l’étranger. “Mais qui sont les ennemis – suffit-il d’être étranger pour mériter ce nom, et mérité d’être tué à juste titre ? […] Où est le bien, où est le mal – nous sommes parfois tentés de prêter aux autres les pires intentions, surtout lorsque nous les connaissons peu, et plus encore s’ils parlent une langue étrangère.”

Une vraie quête de soi. Un livre à reprendre sans lassitude, plus étincelant encore à la relecture. Accompli car “Il nous mène vers la connaissance.”

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 29/03/2026