Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Dans la maison d’un taliban

Dans la maison d’un taliban

par Elise Blanchard

résumé

Le quotidien d'une famille talibane, loin des stéréotypes. Mieux qu'une analyse géopolitique, un témoignage exceptionnel de vérité. En 2019, alors qu'elle n'a que 27 ans, Elise Blanchard s'installe en Afghanistan. Elle arpente les régions les plus reculées du pays, travaille pour plusieurs titres de presse français et internationaux et consacre l'essentiel de ses reportages aux conséquences des conflits armés et à la situation des Afghanes. C'est en 2022, lors d'un reportage, qu'elle rencontre Arman, un soldat taliban. Celui-ci lui ouvre les portes de sa maison, située dans un petit village à quelques heures de Kaboul. Au fur et à mesure de ses visites, Elise découvre le quotidien de cette famille. Elle apprend à connaître Arman, sa femme, ses sœurs, ses enfants ; elle devient pour eux une amie et participe aux grands événements de leur vie. Au fil des conversations, elle se permet d'aborder tous les sujets : religion, fermeture des écoles, vision des étrangers, évolutions du gouvernement. Dans ce témoignage unique, loin des stéréotypes, le dialogue entre Elise et cette famille talibane se révèle étonnamment libre.

Un taliban de maison

Entre 2022 et 2024, Elise Blanchard, journaliste et photographe indépendante, se rend régulièrement en Afghanistan. A l’issue d’un reportage, elle rencontre Arman, un jeune homme taliban dans la région de Wardak. Ce dernier l’invite au sein de sa famille. Des liens se créent, notamment avec les femmes de la maison.

Des séjours assidus là-bas, interrompus par d’autres déplacements à Kaboul et des retours en France vont permettre à l’auteure de s’insérer durablement au sein d’une famille talibane, notamment grâce aux langues dari et pachto (qu’elle pratique) mais surtout par l’attention et l’attachement qu’elle lui porte, sincères, profonds et durables.

Si le regard qu’elle pose sur cet homme et sa famille est celui d’une occidentale éclairée, elle écoute plutôt qu’elle ne s’oppose directement, cherche à comprendre ce qui la surprend sans pour autant légitimer l’invisibilité des femmes dans la vie publique, l’absence de liberté et la violation de certains droits humains.

Pas à pas, elle dévoile ses échanges nuancés et assez libres avec Arman et ses proches. Parfois irrationnels, naïfs, sensibles, inattendus, contradictoires, tristes ou tragiques, ils surprennent par leur spontanéité et leur vérité. Elle livre des anecdotes, des conversations intensément humaines qui nous mettent à distance de certitudes préétablies.

“Le seul truc bien, c’est qu’il y a la paix.”

Elles expriment notamment toute la complexité du peuple afghan, les ravages des invasions étrangères et l’extrême pauvreté qui ôte tout espoir de vie décente sur terre. Seulement, il y a le Paradis éternel. “ On survivra grâce à Allah […] Si tu es déprimée, lis le Coran et prie. Ne sois jamais triste ou anxieuse, car ce monde ne dure que quelques jours […] Tu ne connais pas la sagesse de l’Autre monde.”

Centré sur la famille d’Arman (taliban sans travail), sa femme Zareena, mais aussi ses sœurs, ses frères, ses enfants, le récit met également en scène quelques femmes de Kaboul. Les échanges sont nombreux et denses, s’inscrivent sur trois années et de ce fait, peuvent parfois, ça-et-là, apparaître un peu répétitifs, sur certains sujets notamment mais en même temps, ils révèlent aussi un mode de pensée enfermé dans des croyances religieuses que le pouvoir taliban et les lois promulguées ne cessent d’exacerber.

L’éducation des femmes est un sujet récurrent qui ne fait pas l’unanimité même chez les Talibans et les arguments pour justifier la fermeture des écoles et des universités aux filles n’apparaissent guère chez Arman et les siens. “C’est la pire des injustices que les talibans nous ont infligées… qu’on reste analphabètes”, déplore Nasrin, l’une des sœurs d’Arman et lorsque les femmes sont bannies des universités, Zareena ajoute : “Ça va détruire la vie des filles ! Ça va finir en révolution… ”. Et Ezat, le jeune frère ajoute aussi  : “les femmes doivent pouvoir étudier, clarifie-t-il. Moi je suis juste contre les envahisseurs.”

Dans cette famille on admet plus volontiers que les femmes ne se mélangent pas aux hommes, revêtent la burqa, ne sortent pas seules, que leur travail est d’abord à la maison. “C’est la culture. Ici on reste à la maison.”

L’unanimité est de mise également face aux envahisseurs venus de l’étranger en tout temps. Ils ont sabordé l’Afghanistan sous des prétextes d’émancipation et de liberté. Ils ont amené la pauvreté, la famine et les guerres permanentes. Le chaos aujourd’hui. La haine des Américains a poussé beaucoup d’Afghans à rejoindre les talibans. “ Les Américains détestent notre religion. Ils nous ont envahis et sont venus nous faire la guerre. Ils tuaient des gens… notre Islam était en danger.”

Poursuivre ainsi les exemples ne suffirait pas à rendre compte de la pluralité des échanges qui se joue dans cette maison, ni des conditions de vie et d’avenir terribles et souvent bouleversantes des uns et des autres.

Ce sont aussi des instants de joie (tels les fêtes de mariages) saisis au-delà des drames, le courage et la résilience des femmes qui illuminent ces pages. Il faut donc les lire. Absolument. Et les partager pour que les souffrances du peuple afghan ne tombent pas dans l’oubli ou l’indifférence.

A la fin du livre une série de photographies prises entre 2022 et 2024 agrémentent l’ouvrage avec intérêt. Très colorées, centrées sur les femmes, elles subliment un environnement désolé, famélique et inquiétant. Un monde sans modernité. Epuisé. A l’abandon. D’un autre temps.

“ La sécheresse arrive aussi ici […] Elle ravage l’Afghanistan, notamment le nord-ouest du pays, où elle affame les familles de fermiers et de bergers qui finissent par devoir vendre leur fillette en mariage pour 500 dollars afin de nourrir les autres enfants.”

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 07/06/2026