Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Délivrances

Délivrances

par Toni Morrison

Le 11ème roman de Toni Morrison a la force des précédents, poursuit le même chemin que Beloved ou Sula et raconte avec une réalité acérée et un lyrisme déchirant et troublant, la condition des Noirs aux Etats-Unis à la fin du XXème siècle, toujours teintée de racisme et de préjugés.

Orchestré par Bride, une jeune femme "noire comme la nuit, noire comme le Soudan", ce récit choral donne également la parole à sa mère ("ce n'est pas de ma faute […] elle m'a fait peur tellement elle était noire"), à son amie Brooklyn, à une ancienne détenue, Sofia ou encore à une fillette, Rain et à travers ces voix se dessine une jeune femme éprouvée par la culpabilité et le manque d'amour maternel, prête à tout, même à accuser à tort, pour que sa mère la serre dans ses bras et ne la rejette plus ("le dégoût se lisait partout sur sa figure quand j'étais petite et qu'elle devait me baigner"). Prête à courber l'échine, à se soumettre face aux injures raciales, à devenir complice de certaines maltraitances pour développer une immunité et prendre sa revanche. "Je laissais les injures et les brimades circuler dans mes veines comme du poison, comme des virus mortels, sans antibiotiques à ma disposition […] J'ai vendu mon élégante noirceur à tous ces fantômes de mon enfance et maintenant ils me la payent […] C'est la gloire."

De manière abrupte et concise, avec une précision du détail saisissante, une poésie sublime, sensuelle et très visuelle, dont le lecteur s'empare naturellement et sans effort, Toni Morrison raconte le parcours de Bride, les humiliations ("Noiraude. Topsy. Face de charbon. Sambo. Ooga booga"), les traumatismes, la réussite sociale dans une entreprise de cosmétiques, les rencontres d'un soir ("je couche avec des hommes dont je ne connais pas le nom et ça ne me laisse aucun souvenir"), l'insatisfaction, le doute et la souffrance, la peur, les remords et la fuite de Booker, jeune homme noir mystérieux "la seule personne à qui elle avait jadis fait confiance, qui l'avait fait se sentir en sécurité, colonisée d'une certaine façon" puis la quête libératrice et salvatrice pour le retrouver et se découvrir, se reconstruire enfin.

Délivrée du passé, des souvenirs, d'un secret trop douloureux à conserver, Bride peut s'éveiller désormais, rêver à l'avenir, apaisée, hors d'atteinte du mal.

Dans ce court récit, d'une densité étonnante, chaque page semble nécessaire, toute imprégnée d'une réalité au sein de laquelle le lecteur pénètre immédiatement, sans détours ni effets de langage. Les mots sont là, justes, parfois brutaux et cyniques, toujours sincères et décrivent des ambiances si expressives que le lecteur, à son tour, tressaille, vibre, souffre du manque d'amour, esquive ou reçoit les coups, entend les pleurs, les cris mais aussi le son de la trompette, perçoit l'immense souffrance de Booker, la douleur de la mort mais sans jamais s'attarder, ni même sombrer dans le désespoir.

A l'instar de Bride, il se déleste et se libère à mesure que le récit progresse, rasséréné et gorgé d'espoir.

Volontairement elliptique, le récit évite toute pesanteur, file avec grâce, tout empreint d'une belle tendresse envers les personnages et sa fin, optimiste et très sensible, intensifie le plaisir de lecture.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 20/08/2015