
Désert solitaire
A l’ère du développement durable, à un moment où le respect de l’environnement et la sensibilisation à l’écologie montent en puissance, « Désert solitaire », pourtant publié la 1ère fois en 1968, se révèle un roman actuel, incisif et révolté à la hauteur des plus beaux discours écologistes éveilleurs de conscience. « Wilderness, wilderness, wilderness... »
C’est sûr, après cette lecture, votre façon de voir la nature va changer et même si vous ne quittez pas immédiatement et d’un coup de tête, la société consumériste dans laquelle vous vivez, vous allez ouvrir votre esprit à d’autre valeurs… Alors, êtes-vous prêts ?
Le narrateur, Abbey, a pris l’habitude de travailler comme rancher, 6 mois de l’année, dans un parc national américain. Il séjourne à plusieurs reprises dans le sud de l’Utah, à Arches national park et son ouvrage s’inspire de cette expérience. Véritable chantre de la nature sauvage, il raconte sa vie d’homme solitaire dans le désert minéral américain, ses journées à conduire les vaches d’un rancher vers les pâturages d’été, une expédition en canot sur le Colorado, la quête d’un touriste égaré ou encore son ascension du mont Tukuhnikivats. Entre béatitude et joie, il décrit sa passion pour ce désert, avec une précision scientifique impressionnante. Tout à tour botaniste, ethnologue, minéralogiste ou zoologiste, il livre ses connaissances précises et érudites sur tout ce qui l’entoure, avec il est vrai parfois, quelques longueurs qui nous pousseraient volontiers à sauter quelques pages (en toute discrétion bien sûr et un peu honteux aussi). Mais lorsque l’auteur évoque la chaleur du désert, la poussière, la lumière, la brûlure du vent, il devient un conteur fabuleux et nous laisse ébahis, en état de grâce absolue. « C’est le plus bel endroit au monde […]Le désert de grès lisse. La poussière rouge et les à-pics brûlés et le ciel solitaire. »
Abbey étoffe son récit de beaucoup d’humour et de dérision et cela adoucit ses provocations, sa rudesse, sa position quasi-révolutionnaire encore aujourd’hui. Néanmoins l’âme contestataire et rebelle (un brin utopiste ?) qui l’habite, dénonce avec virulence le tourisme de masse et l’ingérence injustifiée de l’homme dans la nature.
Ponctué de références littéraires et philosophiques nombreuses (Thoreau, Whitman, Blake notamment), ce récit n’a rien d’extravagant ou de farfelu et se dessine, au fil des pages, bien plus sérieux qu’il ne le laissait paraître ; au détriment, hélas, du plaisir initial de début de lecture, si intense et désarmant. C’est dans la puissance d’évocation des paysages désertiques qu’Abbey excelle. « Lesoleil frappe depuis sa course dans l’espace en rugissant une lumière sainte et sauvage, une fantastique musique pour l’esprit ».
Je reste plus mitigée lorsqu’il expose sa colère (justifiée sans doute mais radicale) face au progrès qui malmène la nature sauvage. En tout cas, son discours doit retentir encore et encore pour changer le monde ; il est une nécessité pour ne pas sombrer. « C’est pour des raisons politiques qu’il fautpréserver la nature sauvage.Nous en aurons peut être besoin un jour non seulement comme refuge face à un industrialisme excessif, mais aussi comme refuge face à un gouvernement dictatorial, face à l’oppression politique [...] La valeur des espaces sauvages comme base de résistance à l’oppression centralisée. »
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 17/12/2010


