Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Éclaircie

Éclaircie

par Carys Davies

résumé

1843. Ivar, le dernier habitant d’une île perdue au large de l’Écosse, mène une vie solitaire et paisible, jusqu’au jour où il trouve sur la plage, au pied d’une falaise, un homme inconscient. Le nouveau venu se nomme John Ferguson, pasteur sans le sou envoyé pour chasser Ivar de ces terres et libérer ainsi des hectares de pâturage pour des troupeaux de moutons. Ne se doutant pas des intentions de l’inconnu, Ivar lui fait une place dans sa maison et, bien que les deux hommes ne parlent pas la même langue, un lien fragile se tisse peu à peu entre eux. Pendant ce temps, sur le continent, Mary, la femme de John, attend impatiemment des nouvelles de la mission de son époux. Dans la rudesse de ce décor lointain, au-delà de l’archipel des Shetland, se déploie le drame intime qu’imagine Carys Davies, avec autant de tension que de tendresse : le portrait touchant et cristallin de gens ordinaires ballottés par l’Histoire, et l’exploration de ce qui sépare les hommes comme de ce qui les rapproche. Aussi maîtrisé que surprenant, ce court roman est une merveille narrative au style concis et puissant.

Comment se fait-il que nous ne voyions jamais arriver les grandes choses ?

Il est parfois bien difficile et périlleux de raconter un livre qui subjugue. Comment dire l’extase, le bouleversement sans dévoiler l’intrigue ? Ce livre est fascinant de bout en bout, inattendu et d’une pureté souveraine. L’histoire est simplement belle, la nature des lieux est à couper le souffle et l’écriture, intime et précise, dit l’essentiel, délicate et poétique.

Chaque page est un ravissement pour les yeux et le cœur, un plaisir pour l’esprit. Une harmonie intacte. La distance entre le lecteur et l’histoire est absente. Le langage est fidèle au lieu et aux émotions. Authentique et surprenant. Envoûtant et inoubliable.

En 1845, proche de l’archipel des Shetland, vit un homme, Ivar. "Un visage ridé et érodé par les intempéries, lourd, avec comme un aspect de pierre taillée." Il est seul sur une île avec une vache, Pegi. Sa vie est simple et tranquille, laborieuse. Parfaitement incorporée à l’environnement.

Un matin, occupé à arracher l’herbe qui pousse entre les rochers, il aperçoit un objet flottant dans l’eau. C’est une sacoche. Il la rapporte chez lui. A l’intérieur, parmi des liasses de documents, il découvre un portrait de femme, Mary "une des choses les plus vivantes qu’il avait jamais vues." Le lendemain, dans la lumière froide du matin, il découvre le corps inanimé de John, pasteur missionné pour chasser Ivar de l’île (et époux de Mary).

Après 4 jours de confusion, John se réveille dans la maison d’Ivar. Ils ne parlent pas la même langue. Au milieu d’une nature préservée, sauvage et tempétueuse, époustouflante, à travers des gestes, des regards, le silence, les deux hommes parviennent à communiquer. "Il y avait toujours beaucoup de répétitions, de pantomimes, d’imitations et de va-et-vient entre eux, un tas de tentatives infructueuses, de dénégations de la tête, d’épisodes tendus d’incompréhension comme de frustration, mais il y avait aussi des moments de clarté et d’illumination." Lorsque le mot juste est nommé, c’est un enchantement pour les deux hommes. Peu à peu les mots ramènent à la vie, créent une affinité.

Loin de l’île, Mary se tourmente pour son mari et décide de le rejoindre sur l’île lointaine. Bientôt "elle la verrait émerger de ses plages cachées, au-dessus des vagues. Elle verrait les falaises sombres et les eaux traîtresses à leur pied, parsemées de récifs ; si le soleil brillait, elle verrait aussi un éclat de verdure."

Le récit est porté en alternance par les mouvements de ces trois personnages et le rythme de la mer désobligeante, du vent en rafales, de la pluie glaciale ou douce, du quotidien, de la solitude et de l’attachement. Le dépaysement est total, l’écriture poétique sublime la nature et les sentiments.

Enfin le contexte historique (la scission entre l’Eglise presbytérienne d’Ecosse et la nouvelle Eglise libre, les déplacements forcés de population, les Clearences dans les archipels écossais, la disparition de la langue norne…), précis et captivant, fusionne avec habileté dans le récit et lui offre une lumière encore plus étincelante.

Soyez émerveillé à votre tour, lisez ! C’est inattendu et grandiose.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 21/03/2026