Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Encore

Encore

par Hakan Günday

Hakan Günday (traduit du turc par Jean Descat)

Livre de poche

9782253068839

478 pages

8,10 euros

Date de parution : 08/03/2017

16 juin 2017

Prix Médicis Etranger 2015, le livre du Turc Hakan Günday (traduit par jean Descat), est un roman difficile et terrifiant sur le commerce des migrants en route vers l’Europe. D’une dureté absolue dès la première phrase, il place le lecteur en état d’alerte, chahute son confort, sa bienséance et sa sécurité. Fragilisant, dérangeant, déroutant, il dépeint l’humanité avec noirceur et rage, côtoie sa folie et son désespoir, sa violence.

Pris de nausée, indisposé et en même temps fasciné par ce jeune héros détestable, barbare et cruel, il ne renonce pas à l’histoire, aux scènes d’horreur et se laisse mener par une écriture allégorique, digressive et sinueuse.

La puissance d’évocation éprouvante, hyperréaliste de la 1ère partie, subtilement contenue à l’intérieur d’une construction narrative rigoureuse condamne sans équivoque ces esclavagistes du XXIème siècle et l’Etat corrompu qui profite de ce trafic d’êtres humains et, au final, laisse le lecteur abasourdi mais en état de révolte intense.

Plus convaincu encore, avec l’actualité qui domine, que l’accueil, dans notre pays, des réfugiés venus d’ailleurs est une évidence. “Aucune douleur n’a de frontières […] Et donc, que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre qui appelle est un acte criminel”. (Frères migrants, Patrick Chamoiseau, Seuil, 2017)

Gazâ travaille avec son père Ahad. Sa mère est morte à sa naissance. A neuf ans, il est passeur de clandestins. “Nous transportions de la chair. Uniquement de la chair”. Une marchandise humaine lucrative qu’il gère sans état d’âme, cruel et pervers. Les réfugiés sont des proies, entassés dans un entrepôt (qu’il administre et surveille) avant d’être emmenés sur un bateau qui les conduira (s’ils ont de la chance) aux portes de l’Europe.

“Pour moi, la souffrance des autres n’était qu’un jeu, ce que je vivais me semblait irréel. Cela me rendait encore plus terrifiant.”

Autour de cette activité quotidienne, qui l’ennuie parfois, Gazâ cherche la distraction et, en tortionnaire monstrueux, déploie toute son imagination et son expertise à torturer davantage encore ces hommes et femmes qu’il maintient enfermés, complètement dépendants de son bon vouloir. Il a le pouvoir de vie et de mort sur ces clandestins. C’est un bourreau.

Après la mort de Cuma, un jeune Afghan, qu’il a laissé mourir par inadvertance et qui, depuis, hante constamment ses pensées, il ne renonce pourtant pas à ses exactions. A la fois coupable et victime, en quête de lui-même, il grandit, féroce et plein de haine envers son père. “C’est vrai, je ne les aimais pas. J’avais même parfois du mal à accepter leur existence. Parce qu’ils n’étaient pas seuls dans cette citerne. Ils ne s’en rendaient peut-être pas compte, mais j’y étais enfermé moi aussi. Ma haine restait en moi, bloqué juste derrière mes lèvres.”

Jusqu’à cet accident de camion, quelques années plus tard. Il a alors quinze ans. Pendant plusieurs jours, complètement hagard, il est condamné à vivre coincé au milieu de cadavres. De cet enfer, de cette scène d’épouvante, insoutenable mais élément-charnière du livre, Gazâ est extirpé et entreprend alors un long cheminement initiatique, périlleux et chaotique, extrêmement tourmenté et douloureux vers la rédemption finale. “J’étais le plus grand pécheur du monde et mon plan de sauvetage était clair : entrer au paradis, et ensuite y mourir.”

Même si le roman souffre parfois de quelques longueurs, si l’écriture métaphorique, luxuriante épuise par moments et ôte au rythme son intensité, il n’en demeure pas moins une histoire (politique) d’une dureté saisissante, d’un cynisme percutant et d’une lucidité dérangeante (l’écrivain n’épargne personne), absolument nécessaire et qui nous concerne tous. Et nous implique. D’urgence.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 16/06/2017