
Encore vivant
Ce premier roman de Pierre Souchon est foudroyant. Percutant, intense et violent et en même temps attachant, chaleureux et bouleversant, il résonne de cris, de pleurs et d’une immense douleur comme il libère, à d’autres moments, des éclats de rire, de la dérision, des émotions nostalgiques si sensibles, des bribes de bonheur.
Un rythme qui oscille en fonction des humeurs, jamais terne. Enflammé, révolté, parfois combattif et déterminé, parfois plus éprouvé, désespéré et fragilisé mais qui ne s’appesantit pas, ne languit ni ne s’effondre. En vie. Pleinement.
« J’avais vingt ans, et j’avais senti dans ma bouche le goût de la vie qui s’en allait. »
Récit autobiographique d’une existence troublée, le livre de Pierre Souchon émeut plus qu’il ne dérange, étonnant de justesse et de sensibilité, de finesse et de caractère. D’audace également.
Sans filtre, à travers une écriture poétique vibrante, une proximité avec la nature et un terroir, une histoire familiale omniprésente, le narrateur raconte la maladie psychiatrique qui l’enferme et le dévaste par épisodes.
Sans s’épargner, sans intention non plus d’apitoyer le lecteur, mais avec une précision souvent cruelle, il expose ses troubles maniaco-dépressifs, ses accès de folie et de rage incontrôlables, l’immense douleur dans laquelle il est plongé, l’ambivalence des traitements neuroleptiques, l’internement et le confinement en hôpital psychiatrique, les relations avec les autres patients, le personnel hospitalier.
De la nécessité des soins pour atteindre l’équilibre vital et s’insérer dans une vie ordinaire, « sans traitement, je dysfonctionne », des renoncements professionnels et intimes que sa maladie lui impose, il n’omet rien, tout comme des éclats de voix, des pertes de contrôle violents et destructeurs qui le désocialisent et effraient ses proches.
Une maladie qui le questionne, dont il cherche les origines et à travers laquelle, il remonte le temps, ponctue son récit de souvenirs d’enfance, d’histoires plus anciennes encore, celle de ses grands-parents, de son père, garde-forestier, qui vient le voir régulièrement à l’hôpital et lui raconte la terre cévenole.
Une maladie qui, au-delà de son pouvoir ravageur et affaiblissant, a des effets stimulants, le pousse à l’acte, à l’engagement, à la révolte. Attentif au monde paysan et ouvrier qui souffre, journaliste militant, il déploie autant d’énergie à défendre les milieux populaires qu’à s’autodétruire. Tenace, éperdu et furieux.
Pétri d’humanité, foncièrement lucide (malgré sa folie), le narrateur, à travers cette mise à nu courageuse, interpelle et secoue le lecteur de tous côtés.
Avec surprise et intérêt, il l’empêche de sombrer, d’être trop triste ou effrayé. Sans rien minimiser de la maladie mentale, bien au contraire, il déploie une énergie étonnante et salvatrice. Donne de la force et de l’espoir.
Si cette lecture fait souffrir, ce n’est pas en vain. Ce livre en est la preuve. Une très belle preuve d’ailleurs. « Ecris. Vas-y, nom de Dieu. Ecris. […] Ecris. Ton courage, connard. Ton courage, et tu le sais, et tu en pleures, maintenant, c’est d’écrire la nudité de ce parc d’hôpital. […] Dans la bourrasque qui vient de souffler, tu cherches la tempête qui doit t’emmener vers une autre fable. Tu veux écrire, et tu en trembles. Tu veux écrire ? Dis, ducon ? Tu veux raconter des histoires ? Attends. C’est le moment. »
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 16/08/2017