Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Génération

Génération

par Paula McGrath

De 1958 à 2027, l'Irlandaise Paula Mc Grath (traduite par Cécile Arnaud) plonge son regard (et le nôtre) dans des microcosmes familiaux et livre, par bribes, des récits de vie entremêlés. Sans jamais perdre le fil de l'héritage de la migration d'un grand-père irlandais vers les Etats-Unis, l'histoire chemine à travers plusieurs voix avec une réelle grâce dans l'écriture et la structure, un ton nouveau, très contemporain, presque aérien.

Avec l'impression de ne jamais s'attarder très longtemps sur les personnages, mais en leur offrant pourtant une réelle existence et une forte présence, elle les lie indéfectiblement au lecteur, suscite sa curiosité, l'entraîne sans ennui à suivre les destinées d'une génération façonnée par les tragédies familiales de ses aînés et l'invite également à imaginer leur futur. Car volontairement elliptiques, parfois énigmatiques ou inachevées, certaines même allusives, les existences révélées dans Génération incitent à poursuivre au-delà du roman. A décider soi-même des bagages héréditaires à transmettre. A y parvenir. Ou pas.

Dans la région de Chicago, Joe Martello, trentenaire, fumeur de joint invétéré exploite une ferme biologique où se côtoient des ouvriers mexicains, des journaliers, des wwoofeurs de passage. Solitaire et assez bourru, il est le fils unique d'une mère juive-allemande obèse, professeur de musique et d'un père italien, autrefois vendeur de voitures auxquels il ne rend pas souvent visite. En ce printemps 2010, il peine à maintenir son exploitation agricole en état de salubrité.

Outre-Atlantique, au même moment, à Dublin, Áine traverse une période difficile. Séparée depuis deux ans de Conor, mère d'une petite fille Daisy et fatiguée par les tentatives de ses amis pour lui dénicher un homme et lui proposer une vie identique à celle qu'elle vient de quitter, elle décide d'aller se mettre au vert et choisit sur un site de wwoofing la ferme de Joe.

Une rencontre autour de laquelle une constellation de personnages frémit, un passé sombre et douloureux resurgit, des vies se mélangent et fusionnent, entraînant d'autres récits, tous indissociables les uns des autres.

Par fragments, par petites touches mais avec un sens du détail précis, des histoires se dessinent, collatérales à celle, principale de Joe et d'Áine et forment une unité surprenante et harmonieuse, dense et poétique, intensément vivante.

Sans rupture, le lecteur traverse les histoires des personnages, leurs désenchantements, leur mélancolie, leurs espoirs, accompagne chaque destinée avec autant d'intérêt, (regrette même parfois que les plus secondaires restent secondaires), intègre le mouvement de chaque trajectoire, comme personnellement impliqué et se laisse porter par le naturel des imbrications. Nulle déroute, nulle difficulté à suivre ce maillage de voix, toujours limpide.

L'attrait à ce roman est si vif et si spontané qu'à son terme, on regrette presque qu'il ne soit pas plus long et laisse au lecteur autant de possibilités pour imaginer la suite.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 13/01/2017