
Hors-service
Finalement, cela peut avoir du bon de rester enfermé tout un week-end dans le local à photocopieuses d’un établissement scolaire. C’est la mésaventure qui arrive à Eva-Lena et qu’elle narre tout au long de ce roman, plutôt drôle, pétillant et distrayant.
Notre héroïne est prof et mère de trois enfants dont deux ados en pleine crise. Dévouée à son travail comme à sa famille, elle vit finalement très peu pour elle et voit son mari s’éloigner peu à peu. Pour le retenir, sur les conseils d’une amie, elle s’est procurée des pilules bio censées stimuler le désir de son mari et met en place toute une stratégie pour qu’il les avale sans se douter. Hélas, comble de malchance, il est obligé de retourner travailler sitôt le breuvage absorbé. S’ensuit une longue liste de désagréments au quotidien, désopilants parfois, doux-amers aussi, très ordinaires en fait, si insidieux même qu’ils finissent par ne plus se voir et pourtant, ils malmènent l’existence d’Eva-Lena, attisent lassitude, morosité et chagrin.
En effet, dans la vie d’Eva-Lena, la routine a pris le dessus, pas vraiment insupportable ou douloureuse, mais posée là comme pour empêcher une remise en question trop personnelle et sans doute un peu amère. Elle semble accepter son quotidien, en se plaignant juste ce qu’il faut et vit, bon an mal an, en conformité apparente avec elle-même et ce qu’on attend d’elle. Ainsi, au travail, elle incarne parfaitement la prof consciencieuse, qui peste quand même lorsque le soleil absent tout l’été s’abat sur la Suède à l’aube de la rentrée scolaire. Elle est de celle qui passe volontiers une partie du week-end à corriger des copies et préparer des cours, au détriment de la famille. Dans la description des collègues de travail, Eva-Lena étonne par sa justesse, son à-propos. Ils sont tous là : la chieuse-ringarde, le beau, l’artiste spontanée et émancipée, la frustrée. Les anecdotes qu’elles racontent, ses désillusions, ses agacements, rappellent à tous des situations vécues ou entendues.
Pour rester conforme à son image, elle n’a de cesse d’établir des listes pour tout, comme si l’organisation de son quotidien ne pouvait tolérer aucun imprévu, aucune entorse. Tout est figé, rigoureux et bien terne mais permet à Eva-Lena de maîtriser, de se sentir forte. Toutes les exigences et devoirs qu’elle s’impose, telle une « wonder woman » enferment son existence dans des valeurs et des principes étouffants avec l’illusion de se protéger. En vain, car lorsque sa fille de 16 ans passe la plupart de ses soirées dehors ou lorsque son fils ne peut décrocher de l’ordinateur, elle est désemparée, en proie à une culpabilité douloureuse, bien incapable de réagir et de poser des limites. Elle est alors fragile et pathétique.
Maintenant, lorsque Eva-Lena est contrainte de rester enfermée trois jours, seule, dans un local exigu, elle voit soudainement sa vie autrement et la légitimité qu’elle lui a accordée jusqu’à présent pourrait bien se modifier. Elle ouvre les yeux, se met à penser à elle, à son développement personnel, à sa quête du bonheur. Elle se regarde bien en face et cette introspection devient profitable pour notre héroïne. Paradoxalement, dans ce lieu clos elle atteint une certaine liberté. Enfermée, elle se libère ; sous pression, elle se laisse enfin aller, fait face à son intimité la plus crue (ses cheveux sales, la transpiration sous les bras, les larmes…) et prend conscience de l’absurdité dans laquelle sa vie s’enferme, se délite, inexorablement. « j’ai été obligée de faire connaissance avec mes fluides corporels […]Et j’ai franchi plus de barrières que je pensais pouvoir le faire […]Finalement j’ai trouvé cela agréable de tout laisser tomber. »
Un roman qui sonne plutôt juste, léger, sans prétention aucune si ce n’est de distraire. A prendre comme tel, c’est plutôt savoureux. Maintenant, à y regarder de plus près, je vois bien que je suis un peu enfermée dans mon quotidien, guidée par une routine rassurante et aveuglante, vite prisonnière de mon existence, en état de marche automatique. Et vous ?
Stop ! Osons la panne de temps à autre. Comme Eva-Lena, goûtons au hors-service. Avec bonheur et héroïsme.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 04/04/2011


