Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Karnak café

Karnak café

par Naguib Mahfouz

C’est le rendez-vous des habitués. Il y a là, les vieux qui jouent au tric-trac, les nostalgiques de l’ancienne danseuse du Caire devenue tenancière, Qurunfula, et les jeunes étudiants bavards. Un microcosme de la société égyptienne qui se retrouve au Karnak café pour échanger, se souvenir du temps passé et rêver aussi de changement, de renouveau. Dans les vapeurs du narguilé et le bruissement des conversations, le narrateur décrit avec précision, concision et raffinement toute une période délicate de l’histoire de l’Egypte.

Il y a surtout Qurunfula, ancienne star de danse orientale qui aime secrètement Hilmi, jeune étudiant rebelle. Ce dernier est toujours accompagné de deux amis, Zaynab et Ismaïl, amoureux l’un de l’autre et confiants dans l’avenir et leur gouvernement. « Nous sommes les enfants d’une même révolution […] Nous représentons un idéal à la fois progressiste et conservateur. C’est pourquoi j’ai trouvé dans la révolution de quoi répondre à mes attentes et étayer mes convictions ». Leurs conversations animent le café et lorsqu’ils disparaissent brusquement tous les trois, l’atmosphère s’assombrit et l’inquiétude se répand dans le café tout entier.

A travers le parcours de ces jeunes, le narrateur dénonce un gouvernement répressif et suspicieux. Arrêtés de façon totalement arbitraire, Zaynab et Ismaïl seront torturés, violentés à plusieurs reprises et vont peu à peu se détacher l’un de l’autre. Manipulés par un état corrompu, ils deviennent tous les deux, sans que l’autre le sache, indicateurs pour la police secrète du gouvernement et perdent alors illusions et espoirs, « dégoûtés de tout […] On a perdu une bonne part de notre courage et de notre confiance en nous et en l’histoire ». Hilmi, reconnu communiste, meurt sous la torture. Face à ce désarroi, par touches allusives, Naguib Mahfouz, dénonce également la violence faite aux femmes, le joug puissant des hommes, le poids de la tradition qui briment et annihilent toute émancipation.

Il est aussi des passages ardents où les habitués du café évoquent la guerre avec Israël, la nécessité de combattre pour « exister », la tentation de s’ouvrir aux pays de l’Occident avec la crainte de perdre son identité arabe. Le narrateur relate sans relâche, assis à une table de ce café Karnak, curieux et précis, toutes ces incertitudes et amertumes qui déstabilisent la société égyptienne dans les années 60.

S’il est des faits qui échapperont sans doute au lecteur, faute de connaissances suffisantes sur le contexte politique de l’Egypte dans ces années-là, c’est l’ambiance de ce café qui nous retient et nous attire (« un charme irrésistible »).Naguib Mahfouz excelle dans la description de ce lieu et des personnages qui l’animent et nous permet d’y être, de ressentir l’hospitalité et la chaleur, d’entendre les conversations, de sentir l’odeur du café, du thé. Avec en prime, un doux parfum d’exotisme oriental.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 10/12/2010