
L'application des peines
résumé
« La prison ne guérit pas »
S’il est un livre qui emprisonne, comprime notre souffle et nous contraint à une lecture parfois inconfortable mais obstinée, le dernier roman de Didier Castino exprime également, au plus juste, la réalité complexe de l’incarcération à la libération.
A travers la trajectoire chaotique d’Edouard Bonnefoy, gangster au long cours, déroulée en continu, sans chapitre ni réelle respiration, par des voix mélangées qui pourraient se confondre parfois, le lecteur pénètre sans précaution, d’abord au cœur du bâtiment D, cellule 4034 aux Baumettes, à l’aube de la 5ème libération, après 5 ans d’emprisonnement cette fois. Puis il remonte le temps, les 1ères peines et libérations successives : en tout 15 ans d’emprisonnement, de 23 à 40 ans.
C’est ce parcours-là, cet enchaînement d’incarcérations et de libérations courtes, qui progressent au fil des pages, racontent la vie intérieure d’Edouard, l’attente, le vide, ses parents, sa femme et son fils, l’expérience carcérale que la récidive apporte, les amitiés, l’absence du dehors et le temps qui passe, l’instruction, les ateliers d’écriture, les parloirs, les bons moments ; tout ce qui fait ce qu’il est devenu à présent, au moment de sa sortie. « Quinze années au total, ça construit un homme, ou ça le détruit, ça dépend, lui ne se sent pas détruit. »
Au plus près du lieu d’abord, au plus près des bruits. Les voix qui crient, le cliquetis des clés, les portes. Au plus près des odeurs inconnues, éloignées de celles de la maison puis tout devient familier, routinier : « il s’installe en prison ». Parfois même la prison offre plus de perspectives qu’à l’extérieur. « Il y a même des jours, il l’assure où il oublie, il vit des moments comme il les vivait dehors […] tu joues aux cartes avec tes potes comme au bar, tu rigoles. »
Mais l’attente devient plus lente, les insomnies, l’ennui, la solitude plus insupportables et « l’air du dehors » réservé aux prisonniers irréprochables, permet à Edouard de rencontrer Hervé, l’écrivain. « Tu arrives d’ailleurs, mais je vois tout de suite qu’on a un truc en commun, qui vient de plus loin […] tu as la vie du dehors sur le visage. »
Une rencontre fusionnelle portée par une structure narrative double au sein de laquelle les mots, les phrases s’enchevêtrent avec naturel, se complètent et se confondent parfois, mais sans interrompre un seul instant la fluidité du récit. De part et d’autre, la sincérité semble absolue et la réalité sans fard. Des discussions libérées, affirmées, divergentes, comme urgentes, toujours proches. « Un même élan »
Avec la libération d’Edouard, le récit continue de s’écrire. Les retrouvailles avec la famille au sein de laquelle son absence prend le 1er rôle du drame qui se joue. « Absent, tu prenais encore plus de place que si tu étais là et on te traînait comme un boulet, quelle place il nous restait à nous ? »
Mais les années passent et voient s’éloigner le jour de la dernière libération.
Dix-neuf ans plus tard, l’histoire pourrait s’arrêter là. Loin de la prison ? Nul ne sait, encore. « Sortir de prison n’est qu’une illusion. »
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 16/11/2025


