Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: La fissure

    La fissure

    par Guillermo Abril

    La particularité de cette bande-dessinée est d’avoir été conçue à partir de photographies de reportages réalisés par les journalistes Guillermo Abril et Carlos Spottorno.

    Soumises à un traitement chromatique, les images sont saisissantes de réalisme, hyper-expressives, d’une beauté singulière assez obsédante et racontent la détresse des migrants et la crise des réfugiés aux frontières de l’Europe.

    Accompagnées d’un texte sobre, très journalistique, le document informe avec précision des situations politiques et des drames humains qui se jouent aux portes de l’Europe, éclaire à la fois sur leurs origines et conséquences. Sa neutralité interpelle notre conscience, éveille en nous un sentiment de malaise autant que de révolte, devient insupportable.

    Une fois le livre refermé, des visages, des regards, des lieux restent en mémoire, aussi vifs qu’une image animée. La proximité avec les personnages empêche l’indifférence, le détachement ou l’oubli.

    S’il est un témoignage objectif, d’un professionnalisme indéniable, le récit va bien au-delà de la nécessité d’informer et par sa forme inédite, sa puissance esthétique, il transcende son caractère documentaire pour devenir, au final, une œuvre artistique remarquable d’une portée plus étendue, sans doute plus universelle.

    Plus immédiat, plus convaincant que de longs discours, absolument nécessaire, il est à diffuser partout, notamment auprès de la jeunesse. Et vite.

    Fin 2013 et pendant à peu près trois ans, le photographe Carlos Spottorno et le journaliste Guillermo Abril, à la demande du journal El Pais, ont voyagé en plusieurs fois et en plusieurs destinations aux frontières de l'Europe. “Là où il y a des barrières et des policiers. Sur la ligne de démarcation”.

    De ces différents voyages, Ils sont revenus avec vingt-cinq mille photos et quinze carnets de notes et ont réalisé (parmi d’autres reportages) cet album. Empreinte forte d’une Europe qui se fissure du nord au sud et de l’est à l’ouest et confrontée à la montée des nationalismes et à l’édification de murs, l’ouvrage réussit à donner une vision globale et intelligente, accessible de cette fragmentation, de manière très vivante, toute en tension narrative mais sans jamais rien inventer ni travestir.

    D’abord Melilla, petit morceau d’Espagne en Afrique, fortifiée par une clôture recouverte de barbelés à lames où, d’un côté des réfugiés syriens s’entassent en attente de statut et de l’autre des migrants d’Afrique subsaharienne en transit (parfois depuis plusieurs années) dans des campements sordides et qui essaient de franchir la frontière. Sans jamais renoncer, “les yeux fixés sur la Méditerranée”.

    Puis la Grèce orientale, jouxtant la Turquie et la Bulgarie, et la visite d’une ancienne base militaire reconvertie en centre d’accueil où les résidents, la plupart musulmans, fuyant les guerres civiles, sont délaissés et vivent dans des conditions déplorables.

    Lampedusa, la porte d’entrée principale en Europe où la description du musée de l’horreur et de l’opération de sauvetage Mare Nostrum laisse sans voix, ébranlé.

    Viennent ensuite les Balkans, la Hongrie qui ferme ses portes et fait de l’entrée illégale sur son territoire, un crime. Les files de civils qui marchent le long des voies ferrées pour ne pas se perdre, les regards d’enfants profonds et graves, la peur sur les visages des femmes ; tout se passe de commentaires.

    Enfin une dernière partie, moins médiatisée conduit les journalistes-auteurs jusqu’à l’extrême nord à la dernière frontière de l’Europe, aux portes de la Russie, de l’Ukraine et de la Finlande où les réfugiés sont, pour la plupart, des musulmans d’anciennes républiques soviétiques et voient en l’Europe, “une frontière entre le monde dangereux et le monde sûr”.

    Au regard de l’actualité et de ce navire anti-migrant le C-Star, l’œuvre des deux journalistes n’est plus seulement une suggestion de lecture, mais une nécessité.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 14/07/2017