Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: La gazelle

La gazelle

par Hubert Ben Kemoun

Réédition d’un court récit paru il y a une dizaine d’années, l’histoire de Valérie, jeune marathonienne de 17 ans n’a rien perdu de son énergie et de son actualité. Hubert Ben Kemoun offre à son héroïne, une force de caractère remarquable, une hargne stimulante qu’une écriture vive et un rythme tendu soutiennent avec brio et une justesse convaincante.

Ecrit à la première personne, pleinement immergé dans les pensées intimes de la jeune fille, le roman, ajusté aux foulées mécaniques de la coureuse, se déploie sans temps mort, fluide et continu. Presque aérien.

Sans minimiser les efforts redoutables qu’une telle compétition sportive engendre, sans lui ôter la rage de vaincre et de gagner qu’elle déclenche, le livre accompagne avec talent d’autres luttes, celle que le quotidien sous-tend lorsqu’on est issu d’un milieu populaire et défavorisé avec une mère malade, un père inconnu, un petit ami distant et un entraîneur malveillant.

“Dérouler mes idées pour qu’elles huilent mon mouvement.”

Championne de France de marathon, Valérie court celui de Buenos Aires et laisse défiler sa vie, kilomètre après kilomètre. Echapper à la douleur physique, oublier la distance en laissant ses pensées, se souvenirs se dérouler au rythme de ses pas, relativiser sa souffrance en évoquant la dictature argentine ; la jeune fille manie les changements de sujet pour ne pas faiblir, ni renoncer au défi éprouvant.

Pleine de courage, engagée dans la compétition comme si c’était son unique chance de ne pas sombrer face aux difficultés de la vie, elle court pour se sauver. Y parviendra-t-elle ?

Hubert Ben Kemoun construit une histoire réaliste et s’immerge avec beaucoup de naturel et de justesse dans l’esprit de son personnage. Sans lui donner l’envergure d’une championne invulnérable et prodigieuse, lointaine et inaccessible, il ajoute à sa ténacité, une fragilité humaine, et une certaine tristesse.

A la fois pénétrant et délicat, le roman va au-delà de la réalisation de l’exploit sportif, rend compte du dépassement de soi. Exemplaire et sensible.

Dès 13 ans.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 11/03/2018