Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: La mélancolie de l’ours polaire

La mélancolie de l’ours polaire

par Mo Malø

résumé

Groenland, baie de Melville, 74e parallèle nord. 450 habitants coupés du reste du monde par la banquise hivernale, dont une poignée de chasseurs d’ours polaires. A priori, pas le genre de personnes à ouvrir facilement leur porte. Et pourtant… Mo Malø, mu par un désir magnétique, a vécu au côté de ces femmes et de ces hommes, et suivi leur traque en immersion totale. Il a éprouvé des virées de près de douze heures d’affilée à traîneaux, avec ses acolytes, « le Bon, la Brute et le Truand », bravé le froid extrême– jusqu’à - 40 °C –, cherché à appréhender ces immensités glacées et à se mettre à la place du nanook convoité, pour mieux en retrouver la piste. Surtout, il a tenté de comprendre la perpétuation de cette tradition ancestrale dans un monde en mutation accélérée, où l’ours symbolise plus que jamais le dérèglement climatique et notre (mauvaise) conscience écologique.

L’homme qui a vu l’homme qui a tué l’ours

Ce livre d’aventures permet une évasion absolue, un dépaysement fascinant ; il accapare notre imaginaire autant qu’il éveille notre conscience écologique.

« Du David Hamilton polaire »

Davantage amateur passionné qu’explorateur aguerri, Mo Malø, (par ailleurs auteur de polars) nous offre un récit empreint d’humilité, agrémenté d’anecdotes singulières qui sentent le vécu et de réflexions personnelles et intimes autour d’une quête très particulière : la chasse à l’ours polaire.

Au-delà de ce projet, minutieusement préparé et décrit avec précision, l’auteur, restitue sans dénaturer, un environnement glacé et une culture inuite ancestrale. Accompagné par des lectures expertes multiples, d’Amundsen à Malaurie, Paul-Emile Victor, Nicolas Dubreuil ou Melville, il prolonge une réflexion personnelle, l’enrichit (avec intérêt pour le lecteur) sans jamais la priver de sa fascination propre.

Tour à tour, le lecteur oscille entre peur, extase, sidération et exaltation et retient de cette expérience, une invitation à l’émerveillement et à la contemplation d’un coin du monde d’une beauté extrême mais redoutable, qui l’oblige à rester humble et à sa place. « Occupant ô combien temporaire, ô combien vulnérable ».

« J’aime l’humilité qu’impose d’emblée ce pays. On se rêve tissé d’aventure et d’absolu, et l’on se plie à de simples contraintes d’intendance […] Penser est ici un privilège qui doit d’abord surmonter la tyrannie de la survie ».

C’est à Kullorsuaq, sur le 74ème parallèle nord, au Groenland que le narrateur pose ses valises, entre – 30° et – 40°C, avec l’intention de participer à une chasse à l’ours. Pour pouvoir la raconter « sans piller », il faut la vivre .

Les préparatifs sont longs et laissent du temps à Mo Malø pour observer, s’imprégner et rendre compte de la vie locale. Du Kaffemik, « pour conjurer le froid, la nuit et la mort », à l’art de la pose des lignes sous la banquise, en passant par le Pilersuisoq, supermarché local, « épicentre de la vie locale », où le phoque est la principale denrée puis des chiens de meute à demi-sauvages, enchaînés pour éviter tout vagabondage, qui n’entrent jamais dans les maisons, ne connaissent ni caresses humaines ni remerciements. Éduqués pour tirer les traîneaux, toujours hurlants et puants mais capables de parcourir 7000 km par an pour une durée de vie moyenne de neuf ans.

Autant de détails dont le lecteur s’étonne avec une curiosité enthousiasmante mais qui placent d’emblée le narrateur en dehors de ce milieu si particulier, tel un être inadapté. « J’ai honte de ce que je suis ou plutôt de ce que je ne suis pas […] A leurs yeux à tous, je suis l’in-inuit, le non-Groenlandais par excellence ».

Plus encore que les traditions locales et la chasse à l’ours, c’est d’abord le froid et la résistance aux conditions climatiques extrêmes qui figent littéralement le lecteur et transforment ce récit en une aventure épique et quasi-initiatique.

Par son authenticité, son anti-héroïsme, Mo Malø, réduit toute distance avec son lecteur. Il lui partage sa vulnérabilité et ses souffrances en un souffle glacial qui le laisse, lui-aussi, transi et éprouvé.

« Cet empêchement de tout. Chaque geste ou pensée qui bute sur des riens. Et toujours ce compte à rebours qui s’enclenche dès que la peau ou les muqueuses entrent en contact avec l’air ambiant ».

Les doigts sans gants endoloris pour 30 secondes de photo, les lunettes qui givrent et ôtent toute visibilité, des stalactites dans la moustache, la morve transformée en batonnets de glace, les pieds momifiés, « chairs et vaisseaux ont commencé à geler ». Mais la beauté du lieu par-dessus tout. « Plus mon corps se glace, et plus mon âme se chauffe et s’émerveille. »

Une expérience personnelle et sincère qui dépasse le seul intérêt de la chasse à l’ours polaire et de la grande Aventure. Elle est une invitation collective à s’interroger sur notre rapport au monde et la place qu’on y occupe.

Rester à l’écoute du vivant, avant tout.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 21/12/2025