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Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: La nuit des béguines

    La nuit des béguines

    par Aline Kiner

    Passionnant, divertissant, très documenté, d’un intérêt historique, culturel et social incontestable, le roman d’Aline Kiner offre au lecteur une plongée saisissante et assez inédite dans le Moyen-Age. C’est à la fois un voyage au cœur de Paris, ville grouillante et animée, pleine d’odeurs et de bruits et en même temps la découverte plus intime et délicate, presque secrète, d’un béguinage royal au cœur du Marais entre 1310 et 1315.

    Une alternance d’agitation et de recueillement, rythmée idéalement, où se mélangent personnages réels et fictifs, faits historiques et imaginaires.

    Porté par une intrigue convaincante, un certain suspense, le roman, soutenu par une écriture limpide discrètement accordée à l’époque, restitue avec brio l’atmosphère de ce temps et prête à la lecture un moment d’évasion autant que de savoir. En un mot, un moment idéal.

    « Le béguinage est un compromis […] Ces femmes inclassables, ni épouses, ni nonnes, ni totalement contemplatives ni totalement actives, ces femmes mi chair mi poisson ».

    Fondé par Saint-Louis, le grand béguinage royal accueille en 1310, une communauté de femmes pieuses mais laïques. Veuves ou célibataires, riches ou pauvres, elles étudient, travaillent, prient, à l’écart des hommes et du clergé et hors de leurs autorités. Indépendantes et libres. La petite communauté vit tranquillement sous la bienveillance de la vieille Ysabel (sorte de guérisseuse qui s’occupe de l’hôpital) jusqu’à l’arrivée d’une très jeune femme en haillons à la chevelure rousse (couleur maudite), Maheut, en fuite d’un époux violent imposé par sa famille.

    Mise sous la protection du béguinage, la jeune femme échappe un moment à la traque, est ensuite confiée à une béguine hors-les-murs, Jeanne du Faut, qui tient une vaste boutique, rue Troussevache, dans le quartier de la soie. Mais repérée par Humbert, un moine franciscain, émissaire de la famille, elle est à nouveau inquiétée et aidée par la communauté de femmes.

    Seulement la rigueur purificatrice du souverain Philippe Le Bel, l’hérésie ambiante contre les Templiers et le pacte secret que certaines d’entre elles ont signé avec le Franciscain menacent bientôt la sérénité du béguinage et son statut. Survivront-elles à ces épreuves ?

    Cadencée par ce suspense, l’histoire ne s’en contente pas et s’épanouit notamment à travers les descriptions de la vie quotidienne à l’intérieur du béguinage comme à l’extérieur, dans le Paris pittoresque.

    Le calme du lieu protégé, la sensualité des femmes, leur sensibilité, leur audace, leur courage et leurs convictions sont aussi expressifs et aussi finement perceptibles que l’ardeur de la ville, son animation incessante, sa puanteur et sa brutalité.

    Visuelles et pénétrantes, souvent inédites, les images (dont on perçoit l’authenticité à travers de nombreux détails notamment), sont extrêmement vivantes. Jamais surannées, bien au contraire, elles exhalent un parfum de modernité mais ne trahissent en rien l’ambiance passée.

    Contemporaines dans leur volonté d’émancipation, exemplaires dans leur esprit communautaire et solidaire, libres dans leurs convictions, les béguines d’hier étaient sans doute des féministes avant l’heure.

    Et sous la plume d’Aline Kiner, ces femmes libres continuent d’enchanter le lecteur d’aujourd’hui. Leur profonde humanité, leur esprit d’entraide de plus de sept cents ans n’ont pas pris une ride et demeurent exemplaires. Face à la montée de l’individualisme dans notre société moderne, quelle leçon !

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 18/08/2017