Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: La vie avant l'homme

La vie avant l'homme

par Margaret Atwood

Voici l’histoire d’un couple en apparence moderne, libre et ouvert. Elisabeth collectionne les relations adultères sans que Nate, son mari, ne s’en émeuve ou en souffre vraiment car, de toutes façons, entre sa relation avec Martha, une amie de sa femme et son activité de création de jouets en bois, il est vite dépassé. L’essentiel est de garder « la notion de pouvoir compter l’un sur l’autre », d’être « raisonnable » en somme. Une entente pacifique en apparence. En apparence seulement. Car, en filigrane, se dessine une guerre impitoyable entre deux êtres finalement pathétiques, pas très heureux, souvent indécis. Un couple finalement qui ne fait pas rêver, attire davantage la pitié que la sympathie du lecteur. Peu épargné par son auteur féroce et souvent drôle, il reste, dans l’ensemble, attachant, même si, ça et là, il exaspère et insupporte, ennuie aussi de temps à autre mais traduit avec acuité, l’incommunicabilité entre les êtres.

Elisabeth est ébranlée par le suicide de son dernier amant et se tourne vers des hommes dont elle sait pertinemment qu’ils ne lui conviennent pas (« c’était un peu comme de coucher avec une grosse tranche de fromage à la crème de Philadelphie, et ma foi, raisonnablement active », dira-t-elle à propos d’une relation sans suite). Elle se sent perturbée, désagréablement troublée, lorsque son mari rencontre une jeune paléontologue, dont il s’éprend. Elle se sent plus contrariée qu’elle ne l’aurait imaginé, assume mal ce changement. A l’aube de la quarantaine, elle est vite dépassée par des questions existentielles qui l’assaillent et ne trouveront, d’ailleurs pas de réponse. L’introspection, quand elle ose se confronter à elle-même, est décidemment trop douloureuse, si contraignante.

Nate, « un corps nonchalant qui lui pend aux épaules comme un cintre » quant à lui, est brusquement déchiré entre Elisabeth, avec qui pourtant il ne partage plus grand-chose (sexuellement du moins) et Lesje, sa jeune et nouvelle amante. Ses hésitations, son incapacité à choisir rendent les deux femmes malheureuses et agacent prodigieusement le lecteur. Sa faiblesse énerveet l’auteur s’en moque savoureusement d’ailleurs. « Il ne peut jamais prévoir l’avenir, même quand c’est dégagé. C’est un genre de difformité. Les gens franchissent les portes, lui se cogne la tête ».

Enfin, la jeune paléontologue, timide, et maladroite dans cette relation amoureuse ne facilite pas l’harmonie. « Elle n’éprouve assurément aucune envie de jouer le rôle de l’Autre femme dans quelque triangle banal et conventionnel ».

Aussi le trio presque ridicule à certains moments, présenté selon les chapitres à travers le point de vue des trois protagonistes (à tour de rôle), semble englué dans ses états d’âme, incapable de se projeter, ni d’apprécier le moment présent. Comme une histoire vaine, stérile en définitive présentée avec un cynisme acéré et réellement drôle mais dans l’ensemble, il flotte une impression de léger ennui. Les pages se tournent sans entrain ni réelle vivacité ; parfois même l’esprit s’égare, quitte ce « drame » psychologique et perd vite le fil des sentiments. Heureusement que le style décidemment enlevé et piquant, avec parfois « une expression à vous dessécher les testicules », délivre ça et là des éclats de rire au lecteur et permet l’achèvement du livre sans trop de peine.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 05/04/2012