Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: La vie très privée de Mr Sim

La vie très privée de Mr Sim

par Jonathan Coe

Ou comment une vie ordinaire et banale, sans doute intime mais sans grand secret devient, à travers la plume acérée de Jonathan Coe, un récit époustouflant et pétillant.

D’emblée le ton est donné. De suspense, il n’y aura pas ou très peu : dès les premières pages, Mr Sim est annoncé mort à travers un fait-divers paru dans la presse et le roman retrace alors les événements qui ont mené fatalement à cette destinée malheureuse et tragique mais en même temps si dérisoire, peut être à l’image de Mr Sim. « Ci gît Maxwell Sim, un type archi-banal ! […] quantité la plus négligeable qui ait jamais vu le jour. »

Car Mr Sim, apparemment, a tout d’un anti-héros. Il n’est pas issu d’une famille prestigieuse mais le fruit d’une erreur de jeunesse. Sa femme l’a quitté, emmenant avec elle sa fille et il n’a rien dit. Il est en dépression depuis six mois, fatigué et bien seul à 48 ans. Il s’apprête à aller vendre des brosses à dents « durables » dans le nord du Royaume-Uni. Rien de palpitant donc dans sa vie. Et pourtant Mr Sim nous étonne au fil des pages, reçoit tout notre attachement et notre sollicitude. S’il n’est sans doute pas doué pour le bonheur, il ne vit pas non plus une existence tragique et désespérée ; ses soucis sont plutôt habituels, ordinaires, proches des nôtres en fait. Et ce périple vers l’Ecosse va le conduire vers des rencontres souvent farfelues ou rocambolesques, parfois émouvantes, révélatrices de son être intime, de ce qu’il est devenu et s’apprête à devenir : un homme qui a trouvé ses limites et ne les dépassera jamais.

A travers son périple, Coe excelle dans l’art de la satire sociale avec un cynisme et une acuité hyper-réaliste, visionnaire à certains égards. La société dans laquelle nous vivons et les valeurs qu’elle défend (ultralibéralisme et suprématie du système financier, leurres de la communication moderne) sont sans doute les premières responsables du désastre de la vie de Mr Sim et son attitude désenchantée, à la limite du vaudeville parfois, sa nostalgie ou sa dérision deviennent finalement des symboles d’une résistance subtile très respectable, presque héroïque alors !

Bref, un portrait psychologique magnifique d’un homme injustement condamné mais plus sensé que jamais, un homme foncièrement bon, sincère et pathétique qui, au volant de sa Toyota Prius hybride et en compagnie de son GPS pourrait nous emmener très loin, au-delà des îles Shetlands.

Un roman qui nous emporte, captivant de bout en bout, vif et drôle, surprenant et déroutant au final, entremêlé de récits parallèles aux styles divers et convaincants qui donnent du rythme à l’intrigue et offrent une lecture pleine de vitalité et d’enthousiasme . Un étonnant régal que je vous invite à partager.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 07/02/2011