Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: Landfall

    Landfall

    par Ellen Urbani

    La puissance de ce premier roman risque bien de vous faire chavirer. S'il vous laisse vacillant, durablement éprouvé, sous influence ; longuement aussi, il vous rendra heureux. Une histoire fascinante, dont chaque page, chaque mot est imbibé d'une sensibilité extrême, à fleur de peau, d'une justesse bouleversante, âpre et rugueuse mais en même temps délicate et envoûtante. Etourdissante.

    Dense, rythmée par des récits croisés intimes, l'alternance de deux voix narratives éblouissantes, des temporalités différentes, l'histoire, enrichie avec intérêt d'une réalité d'événements précis survenus lors de l'ouragan Katrina et structurée avec une remarquable maîtrise, avance sans rupture, en un mouvement presque aérien, gracieux et magnétique.

    Jamais elle n'éconduit le lecteur, profondément unie à lui, l'expose sans distance et avec la même intensité à la souffrance des héroïnes comme à un bonheur inattendu. Magnifique, si pénétrante qu'elle laisse le lecteur désorienté et fragilisé. Subjugué.

    "Ici c'est le cœur et l'âme de la Louisiane noire et pauvre".

    Septembre 2005, l'ouragan Katrina a dévasté la Nouvelle-Orléans, laissé des milliers de personnes sans abri ni ressources. Dans la voiture qui doit les conduire au plus près de la catastrophe pour apporter leur aide aux sinistrés, Rose, adolescente, et Gertrude, sa mère, sont victimes d'un effroyable accident de la route et renversent une jeune fille noire, Rosy.

    "Je ne peux pas être la cause de la page blanche de quelqu'un."

    Seule rescapée, Rose, s'accroche à l'espoir de retrouver la famille de cette inconnue décédée. Une quête salvatrice pour accepter l'inacceptable, obtenir le pardon, se réconcilier avec elle-même, comprendre qui elle est et commencer à vivre.

    "En revenant sur les pas de Rosy, c'était une vie qu'elle poursuivait."

    A travers les propres souvenirs de Rose, à travers ceux de Rosy se dessinent et se construisent deux destinées parallèles socialement éloignées mais étrangement fusionnelles où l'amour de la mère, l'absence du père, résonnent avec force, sous-tendent certains tourments des jeunes filles, éclairent leur personnalité, permettent de révéler des caractères aussi fragiles que résistants face à des événements intimes ou extérieurs comme l'ouragan.

    Des personnages lumineux, même les plus secondaires, inscrits dans un cadre réel, extrêmement bien décrit qui permet au lecteur d'intégrer au plus près cette situation de chaos, de saisir avec précision la violence de la catastrophe, la lenteur des secours, les failles de l'Etat, les disparités sociales, de respirer même la puanteur de la mort, de ressentir cette sensation terrible d'enfermement et d'exclusion. Avec autant de proximité et de justesse, Ellen Urbani évoque les relations mère-fille, attache le lecteur à cet amour filial et maternel, bouleverse assurément et lui laisse un vrai coup au cœur, une empreinte qu'il n'est pas pressé d'oublier ni de panser.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 01/07/2016