Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: L'art d'écosser les haricots

L'art d'écosser les haricots

par Wiesław Myśliwski

Un vieil homme retrace presque un demi-siècle de sa vie à travers également l’histoire de son pays, la Pologne. Sous la forme d’un long monologue, il raconte à un visiteur inconnu venu lui acheter des haricots, les rencontres de sa vie. Le temps d’écosser ces haricots devient le prétexte à une riche évocation de souvenirs multiples et épars (« Toutes les vies sont plus ou moins ravagées, certaines carrément dispersées. Impossible dans ces conditions de ramasser les morceaux »), servie par une imagination forte, parfois prolixe et déroutante.

Ce narrateur n’a pas de nom. Il est le gardien d’un quartier pavillonnaire fantôme, plutôt sinistre. Ses journées semblent imperturbables, rythmées par de menus travaux domestiques et la surveillance incessante (et vaine ?) de ces habitations, vides en apparence, de toute âme humaine. Seuls les chiens qui l’accompagnent dans sa tâche donnent vie à ce périmètre. « Je surveille tout ici […] D’ordinaire, deux fois dans la journée et au moins une fois la nuit, je fais le tour de tous les chalets. » Aussi lorsqu’un inconnu se présente et accepte d’écosser les haricots en sa compagnie, c’est toute une vie qui se réveille, des souvenirs qui resurgissent et s’animent, des rêveries qui se laissent aller et déploient un flot ininterrompu d’images tristes et tragiques, parfois cocasses et toujours hautes en couleurs.

Orphelin (« j’ai vu des soldats qui couraient avec leur bidons à essence et arrosaient la maison, la grange, les étables, en hurlant ») puis bientôt recueilli dans la forêt par des partisans, il se formera au métier d’électricien dans une école qui ressemble à un camp de travail (« tous les professeurs se comportaient comme des militaires et nous traitaient comme des recrues ») et découvrira, par hasard, la musique et le saxophone (« un désir de naître à nouveau ») qui le conduiront plus tard à l’étranger (à l’Ouest). Il subira de plein fouet la crise économique dans son pays (la dévaluation de la monnaie l’empêche d’acheter un saxophone) et les aléas d’un pays encore sous le joug soviétique. Sans jamais renoncer ni s’effondrer, il mènera sa vie, voyagera, s’achètera un chapeau et n’aura de cesse de se questionner sur la destinée, le poids du hasard, des rencontres, le sens de la liberté, son identité propre, anéantie par la guerre ou encore la souffrance, la maladie, le pouvoir de l’art ou le langage. Tous ces questionnements philosophiques constituent l’essentiel de ce roman et restent bien souvent sans réponse, déconcertant alors le lecteur qui n’aura pas pris le parti de se laisser porter avant tout par l’imaginaire foisonnant du narrateur. « Il serait illusoire de penser que celui qui questionne se donne ensuite la réponse. A bien y réfléchir, celui qui demande n’est jamais celui qui répond ».

Il est vrai, ce roman est impossible à résumer, il ne se laisse pas enfermer dans l’énumération de faits ni dans une chronologie car ici tout vole en éclats. Les souvenirs évoqués en désordre laissent souvent place à une idée nouvelle qui renvoie à d’autres bribes de la vie du narrateur, telle une improvisation, sans repères chronologiques ni cadre défini ou rassurant pour le lecteur. Alors, parfois, on s’égare, on perd le fil mais toujours avec douceur et sans gravité. Quelques pages plus loin, on se raccroche à son imaginaire et on savoure, de nouveau, la bonhommie du héros, sa puissance d’évocation et la qualité de l’écriture.

« J’ignore comment vous m’avez trouvé, puisque je n’y arrive pas moi-même. C’est vrai que se trouver soi-même n’est pas chose facile. Qui sait si ce n’est pas la plus difficile des tâches que l’homme doit accomplir sur cette terre ? »

Un roman indomptable à prendre comme tel !

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 04/01/2011