Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Le bleu des abeilles

Le bleu des abeilles

par Laura Alcoba

Avec en toile de fond la dictature argentine et les geôles de prisonniers politiques, grandit une fillette, la narratrice-auteure. L'histoire se passe à l'aube des années 80, dans un quartier populaire du Blanc-Mesnil, en France, à des milliers de kilomètres de la répression et d'un père, lui-même emprisonné.

L'héroïne a dix ans lorsqu'elle rejoint sa mère, installée en France depuis un an déjà avec une amie. Dans ses bagages elle emporte quelques phrases simples en français apprises à La Plata pendant près de deux ans avec Noémie, son professeur de français, la promesse d'écrire chaque semaine à son père et de ne pas oublier ses proches. "Le lundi j'écris à mon père. Normal c'est le début de la semaine, le jour où je dois tenir ma promesse la plus importante. Après quoi j'enchaîne une semaine épistolaire sans faute jusqu'au vendredi."

Ici, dans ce nouveau pays qui va devenir le sien, Laura Alcoba se souvient de son enfance presque ordinaire de "réfugiée", de son apprentissage de la langue française et de son amour pour les mots, les lettres et les sonorités, de son intégration progressive et profonde, intense et intensive.

"Le français est une drôle de langue, elle lâche les sons et les retient en même temps, comme si, au fond, elle n'était pas tout à fait sûre de bien vouloir les laisser filer".

Par petites touches légères et enjouées, avec le souvenir d'instants précieux retrouvés et au fil des lettres de son père, elle réveille le passé et l'enfance de façon sensitive, leur donne vie en couleurs et en sonorités. Ainsi, elle invite le lecteur dans son intimité familiale avec beaucoup de poésie et de tendresse, une belle pudeur également.

Véritable ode à la langue française et à la lecture, ce court récit raconte l'apprentissage et la découverte des mots, le secret des lettres, fait entendre leur mélodie, décrit les mouvements de lèvres qui accompagnent la formation des voyelles, l'attirance et la fascination de la narratrice pour le "e" muet, "une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors" !

Le système de communication devient alors une véritable œuvre d'art, un objet de curiosité inédit et délicat. Une délivrance aussi. La conquête d'une autre vie possible.

" J'ai pensé en français […] Pour la première fois, dans ma tête, je n'avais pas traduit. J'avais trouvé l'ouverture. Sans crier gare ce matin-là, je m'étais faufilée dans ces tuyaux que, longtemps, j'avais crus inaccessibles."

Toujours à hauteur d'enfant, l'histoire n'est jamais très grave, ne dit rien ou presque de la souffrance de l'exil, ne condamne ni ne juge mais vit SIMPLEMENT, avec grâce et justesse et finit par prendre racine en France. Avec réussite.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 18/12/2015