Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Coup de cœur
    Couverture du livre: Le livre de la mer

    Le livre de la mer

    par Morten Andreas Strøksnes

    Ni purement romanesque, ni complètement scientifique, le livre de Morten A. Strøksnes (traduit par Alain Gnaedig) est un objet littéraire curieux, au pouvoir attractif immédiat et inattendu. Revigorant et beau.

    Intimiste, érudit, poétique, philosophique, contemporain et en même temps intemporel, il livre une expérience quasi-initiatique et insolite, celle de pêcher un requin du Groenland dans les eaux de l’Atlantique nord, au-delà du cercle polaire à bord d’un petit bateau et en compagnie d’un ami.

    Absolument pas réservé aux amateurs de pêche en mer, mais néanmoins précis et parfois très technique, l’ouvrage conte une aventure maritime et existentielle où la pêche au requin est un habile prétexte à décrire le mouvement du monde et ses aléas d’un côté et de l’autre, à observer de manière introspective l’ordinaire d’une vie (celle du narrateur-auteur) et le temps qui passe.

    Un double regard équilibré que le lecteur suit sans ennui, presque complice d’une activité dont il n’a pourtant pas la maîtrise mais qui le captive intensément. La force des détails, la détermination, surtout, à ne pas éblouir ni surprendre le lecteur par un quelconque effet romanesque exagéré, les références encyclopédiques, l’humilité et la sobriété du personnage imprègnent l’histoire d’un réalisme incontestable et séduisent résolument.

    Morten rejoint son ami peintre Hugo, installé sur l’île de Skrova au nord de la Norvège et occupé à transformer une ancienne pêcherie en gîte étape, restaurant, galerie et refuge pour artistes. De là, ils ont prévu de pêcher un requin du Groenland, un animal très ancien, le plus grand requin carnivore et qui peut vivre plus de cinq cents ans mais dont la chair est toxique. Une pêche inhabituelle en eaux profondes qui requiert des conditions climatiques exceptionnelles et précises que la région du Nordland n’offre pas tous les jours. Et cette attente, au fil des quatre saisons, est délicieuse, propre à une multitude de digressions.

    “Les pensées larguent les amarres et dérivent avec le courant.”

    De la description des fonds marins et des poissons, des techniques d’appât, de l’activité économique dont toute une population locale a longtemps été dépendante, l’auteur ravive des souvenirs personnels qu’il confronte à un contexte plus global. Il commente le progrès, les dérives de l’industrialisation, les risques environnementaux et climatiques qui menacent aujourd’hui la mer mais sans jamais renoncer à son attirance contemplative pour cet élément.

    Composé tour à tour de données scientifiques et d’images poétiques, d’anecdotes passionnantes, le récit oscille avec grâce et promet au lecteur autant de savoirs que d’évasion.

    Un livre également très sensible où l’amitié entre deux hommes, habitée de silences, parfois contrainte par le mauvais temps, rythmée par l’avancée des travaux de construction, les lectures diverses, à peine dérangée par la présence des femmes est aussi solide que la ligne qui doit remonter le requin et habite chaque page du récit, toute en retenue mais, par moments, bouleversante.

    Récit d’apprentissage, quête de soi, livre de la sagesse, éloge de la patience, petite encyclopédie de la mer, humour… Le voyage est garanti et varié, très fluide. Laissez-vous embarquer. C’est superbe !

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 02/06/2017