
Le naturaliste
Semblable au voyage romantique des écrivains du XIXème siècle et proche du récit d'aventure et d'exploration scientifiques, ce roman, au-delà de son attrait exotique et dépaysant, semble posséder quelque chose de plus ; une grâce aérienne (féminine), une lumière particulière, un regard spontané et délicat, capables de susciter l'enchantement et l'intérêt et de déclencher une relation presque passionnelle avec la lecture.
Extrêmement visuel et sensuel, l'histoire emprunte une tonalité inhabituelle et séduisante, assez troublante. Bien loin de l'excitation, des mouvements trépidants d'une expédition à sensation dans la jungle amazonienne, elle dépeint, selon un rythme tranquille, sans soubresauts ou presque, un voyage initiatique où la communion avec la nature limite les dangers, intensifie la confrontation avec soi-même, émancipe, libère de certaines convenances et de sa condition sociale.
Ainsi, de la découverte attentive et naturaliste d'un lieu naît la découverte de soi, parfois plus surprenante encore.
Philadelphie, juillet 1867. Alors que Walter Ash, passionné de nature et de reptiles, meurt dans un accident domestique, son fils Paul (né de la rencontre avec une femme métisse lors d'une précédente expédition au Brésil vingt ans plus tôt) et sa seconde épouse Iris, décident de poursuivre à sa place le projet d'un nouveau voyage au Brésil sur le Rio Negro.
De cette expédition audacieuse, ils sont déterminés à ramener des spécimens vivants destinés au Domum Reptilium, "une institution consacrée à la recherche scientifique et au savoir", imaginée et conçue par le défunt lui-même. L'occasion pour Iris d'affronter la perte douloureuse de son mari sans sombrer et pour Paul, de partir à la recherche de ses origines. Pour ce voyage, auquel ils ne sont pas spécialement préparés, Iris décide d'emmener avec eux, Rachel, sa jeune dame de compagnie quaker, contrainte par une éducation religieuse austère.
Un trio insolite dont l'intense curiosité et le vif désir de découverte, l'absence de préjugés et l'intelligence, vont admirablement faciliter l'immersion et l'adaptation au cœur d'une nature sauvage, parfois encore hostile. Mais somptueuse et préservée d'invasion humaine.
Chacun, à sa façon, avec beaucoup de retenue, une sensibilité très personnelle, va, par cette expédition inhabituelle et assez périlleuse pour l'époque, et avec en toile de fond des décors exotiques luxuriants, une moiteur éprouvée, une faune expressive et variée, minutieusement étudiée, s'émanciper d'un passé douloureux, accepter ce qu'il est et devenir autre.
Sans grande révolution ni bouleversement, avec une fine subtilité et un charme évident, les personnages, qui ne renoncent jamais complètement à leur passé, confrontés régulièrement à leurs souvenirs, cheminent lentement, avec hésitation, comme dans les méandres du fleuve-mer où chaque détour peut amener l'étonnement ou le danger.
Le rythme élégant et poétique est porté par les voix alternées des trois personnages, entrecoupées également par celle de Walter Ash, très vivante, même lorsqu'elle s'exprime à travers un journal intime.
Enfin les sonorités portugaises qui accompagnent la deuxième partie du récit d'Alissa York, parfois un peu déstabilisantes, parce qu'elles rompent la fluidité du mouvement, son doux balancement, placent davantage encore le lecteur au plus près des personnages et de l'aventure qui va les transformer, crée une rupture concrète et perceptible. Un état sauvage.
Une lecture d'air pur. "Un instant de véritable vertige".
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 15/10/2016