
Le sillage de l'oubli
C’est un livre à ressentir, un livre où la puissance des mots éveille tous nos sens. En lisant, Bruce Machart, vous sentez vos pieds s’enfoncer dans la boue et devenir lourds, l’humidité désagréable pénétrer peu à peu dans vos chaussures. Vous entendez les corneilles se disputer à grands cris, les rasades de whiskey et d’alcool de maïs, âprement avalées. Vous vous esquivez alors rapidement devant la bagarre qui s’annonce. Vous respirez la sueur du travailleur agricole et de la femme qui enfante dans la douleur. Les ruades des chevaux dans la poussière vous incommodent ; cette dernière vous pique les yeux et le nez tout comme l’odeur du fusil, du sang déjà sec et de la charogne. Le décor est planté, aucun doute n’est possible : vous voilà dans l’Ouest américain, au Texas. Début du XXème.
Vaclav Skala, émigré tchèque n’a plus qu’un rêve en tête depuis la mort de sa femme en couches : agrandir son domaine, s’épuiser dans le labeur, combler le vide. A force de paris de courses de chevaux dans lesquelles excelle son dernier fils, Karel, il possède bientôt un vaste territoire à labourer et attelle ainsi ses fils à la charrue pour préserver ses chevaux. « Ils sont tous les quatre harnachés et avancent deux par deux devant leur père qui marche, un pied dans chaque sillon qu’ils viennent de tracer, crachant du jus de chique, noirci entre les incisives et faisant régulièrement claquer son fouet pour rappeler ses fils à l’ordre et s’assurer que le soc avance bien droit. » Sans compassion, ni état d’âme, comme pour les avilir. Le chagrin l’a asséché, rendu autre, indifférent à la vie et aux siens.
Mais, un pari perdu le contraint à se séparer de ses trois fils aînés. Une défaite difficile à accepter pour un Texan fier et haineux. La famille éclate alors. Une tragédie, en plein Far West. Trois mariages arrangés au final avec un autre père à poigne, Mexicain (Villaseñor), cette fois-ci et Karel, en quête de rédemption, qui reste avec le père, jusqu’à sa mort, embourbé dans une culpabilité assez dévastatrice. « Il avait tué leur mère, leur père le détestait pour ça et avait refusé, le jour de la naissance de Karel et tous ceux qui avaient suivi, de le prendre dans ses bras. »
Bref, une sorte d’aventure virile dans un décor austère et rude à laquelle une passion amoureuse impossible s’ajoute en filigrane. Il y a aussi dans cette histoire, l’omniprésence passionnelle des chevaux, « Karel n’a jamais pensé à l’amour qu’il ressent pour ce cheval, il n’a jamais appelé amour le sentiment qu’il éprouve envers cet animal, et même maintenant il n’est pas sûr que ce soit le mot qu’il choisirait. Mais c’est en tout cas quelque chose qui tient de la tendresse, quelque chose d’aussi chaud et palpitant que le léger tremblement des muscles du cheval sous sa peau mouillée. » ; l’entrée en scènetardive de jeunes jumeaux exaltés et inconscients, un incendie, un prêtre, les femmes de Karel et de son frère et c’est bien tout, au final.
En fait, l’histoire n’a rien de très originale, se déploie même avec une certaine lenteur, sans rebondissement ni effet de surprise exaltant et ce qui impressionne dans ce roman, c’est assurément le style époustouflant et lyrique, parfaitement maîtrisé de l’auteur. Une puissance dans l’écriture qui mène le lecteur, sans relâche ou presque, page après page, sans contrainte et avec bonheur, jusqu’au terme de l’histoire.
Malgré une typographie resserrée, un brin revêche pour l’œil fatigué, le texte retient et envoûte. Les longues phrases, empreintes d’une force poétique incontestable enlacent le lecteur, le maintiennent solidement au récit, sans écart ni divagation possible. Les émotions sont ressenties, à fleur de peau, intenses et brutales. L’alternance entre passé et présent, selon les chapitres, donne toute sa puissance au héros principal, Karel, permet au lecteur de partager au plus près ses égarements, ses doutes et traduit au mieux sa fragilité, sa vulnérabilité. Son incandescence, sa beauté également. Véritable héros tragique dans un décor suprême de nature sauvage… Voilà qui force l’admiration et le respect !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 27/01/2012


