Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Le vertige des falaises

Le vertige des falaises

par Gilles Paris

Les romans de Gilles Paris ont la particularité d'emprunter la voix d'un enfant pour raconter des histoires souvent dramatiques mais préservées de l'effroi et de la noirceur, justement grâce à cette tonalité pure et innocente, propre à l'enfance.

Même si ce nouveau livre choral offre la parole à des adultes, la voix principale, celle qui va donner une couleur singulière et une sensibilité toute particulière au récit et auprès de laquelle les autres personnages vont ensuite pouvoir exister, c'est Marnie qui la possède, une jeune fille de quatorze ans, éprouvée par la vie tourmentée de ses proches mais déterminée à s'en libérer.

Sur une île sauvage et dépeuplée, dans un vaste palais de verre au-dessus des falaises, vit la famille Mortemer, du moins ce qu'il en reste, trois femmes, abandonnées des hommes, souvent malmenées, mal aimées mais résistantes au-delà des épreuves.

"Une maison sans hommes qui savent plus que la maladie comment faire souffrir."

Olivia, la grand-mère, originaire de l'île mariée à Aristide, l'architecte de cette demeure, Rose, la belle-fille mariée à Luc, le fils inconstant et Marnie, l'enfant de la maison. Sans oublier, Prudence, au service des Mortemer depuis plus de trente ans.

Des femmes dont les existences rythmées principalement par les voix régulières d'Olivia et de Marnie dévoilent des secrets inavoués, des blessures profondes et construisent une intrigue attachante et captivante, étoffée par d'autres narrateurs secondaires. Des voix, cette fois plus lointaines, plus distanciées du drame familial, ajustées comme pour ne pas laisser le roman s'enfermer dans une solitude et un huis-clos oppressants et permettre aussi la découverte des paysages maritimes de l'île, salvateurs à bien des égards. "Rien n'est plus beau et rassurant que mon île."

L'histoire, pourtant cruelle et sombre, habitée de morts, semble protégée par la sensibilité des deux héroïnes, à la fois empreinte de douceur et de mélancolie.

Découpée en courts chapitres, elle défile sans contraintes, entretient un mystère jusqu'au dénouement, sans doute un peu trop concentré sur les dernières pages, mais au final assez accessoire. Car ce qui retient avant tout, c'est cette construction polyphonique équilibrée et délicate, sans rupture. Presque magnétique.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 14/04/2017