
Les anonymes
Un tueur en série, le tueur à rubans, sévit à Washington. Il assassine des femmes et laisse à leur poignet un ruban de couleur. Au commissariat du 2ème district, deux hommes sont chargés de l’enquête : Albert Roth, « un homme d’un professionnalisme pointilleux, respectueux des procédures et des règles, qui réfléchissait pour deux chaque fois qu’il le fallait » et Robert Miller, sombre et fatigué, pétri de souffrance, « toujours sonné par ce qui lui était arrivé, avec le sentiment d’avoir réchappé à un horrible accident de voiture ». Un homme mystérieux et solitaire, qui, au fil des pages, se révèle sans doute plus humain, honnête et juste que la plupart de ses collègues.
Pendant près de la moitié du livre, les deux commissaires enquêtent sur ces meurtres horribles et semblent traquer un psychopathe. La construction particulière du roman, déjà utilisée dans « Vendetta » offre au lecteur une alternance de récits qui accentue sa propre tension nerveuse, accélère son rythme cardiaque et l’essouffle même parfois (il y a quand même près de 700 pages ). Tour à tour, les policiers donnent leur point de vue et un homme, John Robey, présenté comme le meurtrier, s’exprime en parallèle et renverse leurs présomptions. Le lecteur est alors désemparé, perdu et ne sait plus précisément vers quelle vérité se tourner. Comme dans « Vendetta », il est peu à peu accaparé par le récit du meurtrier, se laisse séduire. Ellory offre à ce personnage tellement de force et de charisme que le lecteur s’attache, forcément et , à ce moment, avant même la prise de conscience du commissaire Miller, il accepte que le déroulement du récit s’inverse et que les coupables ne soient pas exactement ceux que l’on suppose.
Ce renversement est assez magistral et la seconde moitié du livre est conçue comme une nouvelle enquête, plus complexe, plus sournoise mais non moins palpitante. L’histoire de ce présumé tueur en série entraîne le lecteur jusqu’au Nicaragua dans les années 80, dans les entrelacs de la CIA et du trafic de drogue et se transforme bientôt en roman d’espionnage, en thriller politique engagé. A travers un récit extrêmement documenté et précis, Ellory dénonce la toute puissance des services secrets américains à laquelle nul n’ échappe, la corruption de ses membres que rien n’arrête et qui s’étend dans les plus hautes sphères dirigeantes au mépris des plus humbles, à savoir les pauvres, les noirs ou latinos principalement. Un « monstre » qui vous dévore, invincible encore aujourd’hui.
Manipulé de bout en bout, le lecteur, à l’instar du commissaire Miller est abasourdi. « La vérité, c’est que vous avez tourné autour de quelque chose sans jamais comprendre ce que vous aviez sous les yeux ». Et même si certains passages sont un peu longs, parfois complexes, le résultat est tout simplement renversant et effrayant. La théorie du complot resurgit et fait frémir. Prenez garde !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 04/03/2011


