Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Les dérangés

Les dérangés

par Violaine Leroy

Il faudra sûrement plusieurs lectures pour saisir les multiples voix de cet ouvrage si particulier et peut-être même que plusieurs lectures n'y suffiront pas d'ailleurs. Mais peu importe les chemins empruntés, les interprétations sans doute différentes selon les lecteurs, ce livre agit. Enigmatique et empreint d'émotions fortes, il pénètre intensément celui qui le découvre, le secoue et le surprend, l'interpelle, le dérange, l'obnubile encore longtemps après l'avoir refermé.

Etrange et fou, déconcertant, il emporte le lecteur, hypnotisé, happé par une narration qu'il ne peut interrompre, entraîné par un mouvement perpétuel qui le conduit, sans relâche, sans pause possible jusqu'à l'issue finale. Lorsque ce sentiment d'urgence est assouvi, il se sent soulagé, peut même reprendre la lecture, pas à pas, moins pressé cette fois, s'offrir des moments de respiration, s'attarder sur des cases, effectuer des mises au point, donner du sens et s'émouvoir davantage encore.

Ce roman graphique, à la fois dense et accompagné de dialogues minimalistes est une histoire, une rencontre en trois actes dont le sujet principal est l'Art et le pouvoir de l'œuvre d'art sur l'être humain. Tour à tour il met en scène un gardien de musée, méticuleux et organisé qui voit sa vie basculer lorsque les objets de son appartement se mettent en désordre sans qu'il agisse lui-même. En parallèle, Judith, jeune femme insomniaque, aux prises avec des rêves indissociables de sa réalité et Nenad, maçon retraité, dont la vie se transforme lorsqu'il découvre l'art contemporain ; tous deux également perturbés dans leur existence, sujets à des digressions oniriques parfois impénétrables et mystérieuses mais envoûtantes et réellement troublantes.

Sans doute, les images en noir et blanc, les nuances de gris, la structure même des planches, les cadres et l'absence de cadres, les images successives qui décomposent le mouvement et semblent pouvoir s'animer, accompagnent avec précision la fragilité des personnages, leurs vacillements et leurs errements, leur quête initiatique, parviennent même à pénétrer leurs pensées les plus intimes, les plus complexes, à saisir les bouleversements les plus profonds.

Le lecteur est au cœur du malaise et de la souffrance des personnages, éprouvé à vif, dépassé même parfois par ce qu'il voit, ce qu'il lit, ce qu'il sent, mais terriblement accroché, incapable d'abandon. Fasciné par le trait talentueux de Violaine Leroy.

Et si l'ouvrage conserve une part de mystère, semble insaisissable par moments, sa fluidité est étonnante et le plaisir qu'il procure, accessible et intense. Et renouvelable car vous ne passerez pas à côté d'une deuxième lecture, c'est évident.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 18/12/2015