Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Les élus

Les élus

par Steve Sem-Sandberg

Le livre du suédois Steve Sem-Sandberg (traduit par Johanna Chatellard-Schapira et Emmanuel Curtil), récemment couronné par le Prix Médicis 2016 et le prix Transfuge du meilleur roman européen, possède une emprise éprouvante sur le lecteur, le plonge dans les affres et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, (du côté allemand) et, par sa puissance romanesque et la profondeur des personnages réels ou imaginaires, il le maintient absorbé pendant plus de 500 pages, intimement impliqué dans la tragédie presque inconnue de la clinique infantile du Spiegelgrund à Vienne.

“Cette institution se présentait comme une clinique spéciale destinée à accueillir des enfants atteints de troubles psychiatriques ou neurologiques graves, doublée d’une maison de correction. Le Spiegelgrund était le dernier échelon, le degré le plus bas, le lieu où atterrissaient les damnés.”

Extrêmement dense et précis, ce roman raconte, à travers plusieurs voix, comment de 1941 à 1945 cet hôpital psychiatrique a interné des enfants handicapés ou jeune délinquants dans des conditions effroyables pour répondre à l’idéologie d’hygiène raciale développée par le pouvoir national socialiste en place. “Lutter contre les individus malsains et non viables afin d’offrir aux individus sains un nouvel espace vital.”

Du pavillon de redressement aux pavillons des indésirables puis des inéducables, en suivant Adrian, Julius ou Hannes, ou d’autres enfants aux vies plus fragiles et éphémères, se dessine un enfer. Eloignés de leurs parents, ces jeunes patients, loin d’être tous handicapés, souvent abandonnés ou livrés à eux-mêmes, sont maltraités et toutes les mesures d’hygiène raciale souhaitées par l’Etat nazi sont appliquées. Recensés, étudiés sous toutes les facettes, soumis à des expériences scientifiques douloureuses, de nombreux enfants seront, au final, euthanasiés. Dans l’anonymat le plus total. “Les enfants n’ont pas de nom ni de maladie spécifique. Ils ne sont que des corps.”

Des portes verrouillées, des lits en cage, des gémissements, des hurlements incessants la nuit, une alimentation rationnée, des coups de tiges en métal de la part des infirmières, une odeur d’excréments, de crasse et de puanteur, un froid menaçant accélérateur de mort, des zones d’enfermement, des injections de soufre cruellement paralysantes ou encore l’administration de scopolamine, de morphine ou de Luminal… ; rien ne manque pour anéantir (voire exterminer) une tranche de la population jugée malsaine, menaçante et inutile par les autorités. “Une sorte de camp d’élimination où régnait la loi du moins faible.”

Des regards d’enfants perdus, en résistance ou égarés, au bord de la folie auxquels se joint, celui d’une infirmière, Anna Katschenka, pleinement dévouée au Docteur Jekelius. Elle accomplit son travail selon la loi en vigueur, sans rébellion, sans raison de se sentir coupable, en respectant son serment de confidentialité, irréprochable et discrète. Une victime manipulée ?

Des récits parallèles qui s’entremêlent, où les narrations internes et externes se complètent, disent l’indicible et l’insoutenable, les persécutions ignobles pour faire disparaître les inadaptés et sauver la race allemande et témoignent, très justement, de l’étroite frontière à discerner parfois la victime du coupable.

Mais sans jamais échapper à l’Histoire et au devoir de vérité, certainement fortifié par une recherche documentaire rigoureuse, le roman met en scène de nombreux personnages réels (les bourreaux notamment) que le lecteur va suivre au-delà de la guerre, jusque dans les tribunaux et bien après et constater que la responsabilité collective a légitimé (et disculpé) beaucoup d’actes individuels.

Avec autant d’énergie et de conviction à éclairer ces zones d’ombre de la guerre, Steve Sem-Sandberg insiste aussi, principalement avec le personnage d’Adrien Ziegler, sur la capacité humaine à survivre face aux horreurs et conditions de vie d’une enfance persécutée.

Comme une infime fraction d’espoir face aux crimes épouvantables mais que le lecteur, indigné, empoigne à bout de bras. Pour ne pas sombrer.

En souvenir des 789 enfants assassinés dans l’indifférence, ce livre est une nécessité, une lecture incontournable.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 20/12/2016