
Les grues volent vers le sud
résumé
L’odeur du foulard
Se sentir stupide parce qu’on oublie, avoir honte de montrer son vieux corps à des aides à domicile, manger sans dent, ne plus choisir ce qu’on mange, porter des couches, se lever avec un palan, ne plus s’habiller seul, marcher lentement en traînant les pieds le dos courbé, avoir la gorge encombrée de glaires, tousser et cracher trop souvent, manquer de force chaque jour davantage, avoir toujours froid, mal entendre, ne plus être tranquille… perdre le contrôle de sa vie. Se sentir inutile. Être seul. Vieillir. Simplement vieillir.
Ce roman raconte l’ordinaire de la fin de vie. En détails pendant six mois environ, il égrène les aléas du grand âge. Empreint de réalisme, d’une dignité salutaire et d’une justesse émotionnelle rare, il expose le lecteur en douceur et sans jugement, à une expérience inéluctable mais souvent déniée parce qu’insupportable.
Il donne à voir, à comprendre ce qui nous attend tous, mais surtout, il nous laisse ressentir à fleur de peau les tourments du déclin, la solitude, les offensives pour rester autonome et être considéré comme tel. Il interroge aussi notre conscience et notre société actuelle sur la prise en charge de la fin de vie.
L’histoire est intime, simple mais intensément poétique. Elle nous pénètre immédiatement, on s’y complait, on s’en délecte, on y associe même nos propres histoires. C’est à la fois un apaisement et une émotion pure.
Entre mai et octobre, Bo, vieil homme suédois âgé de 89 ans se raconte. Il livre la fadeur de son quotidien, ses journées rythmées par les visites plurielles des aides soignant(e)s, celles moins fréquentes de Hans, son fils unique, de sa petite-fille, Ellinor ou des voisins alentours. Il y a aussi les appels téléphoniques réguliers à Ture, un ancien collègue de travail.
Au cœur de ces événements très ordinaires, parfois figés et mornes, Bo reste en vie, soutenu par la cadence. Sixten, son chien fidèle, rompt la monotonie des jours à travers les sorties brèves que son corps lui autorise encore. Mais, et parce que la vie, est un mélange de présent et de passé, Bo se remémore sa vie d’avant avec sa femme Fredrika, internée dans une unité Alzheimer depuis trois ans ou encore son enfance rude avec sa mère et le “vieux”.
Désormais la vraie et la seule existence de Bo est cet ensemble de temporalités différentes mais harmonieuses qui l’appellent à demeurer en vie. Comme un équilibre à ne pas briser. Aussi lorsque son fils envisage de lui enlever son chien pour le confier à d’autres, tout vacille, tout s’effondre en lui. Que lui reste-t-il à vivre désormais ?
“Tout le monde a donc le droit de participer aux décisions qui concernent ma vie, sauf moi.”
L’odeur du foulard de sa femme enfermé dans un bocal, la voix de Ture au téléphone ou les visites d’Ellinor parviendront-elles à apaiser sa colère et sa douleur, “le bourdonnement à l’intérieur” ?
“Assis ici avec toute une vie de souvenirs dans un corps qui s’éteint lentement.”
Au fil des souvenirs de Bo, le lecteur saisit à quel point l’expérience d’une vie entière ne devrait pas pouvoir se réduire à une telle perte de sens lorsqu’on approche de la fin et demeurer un intérêt pour tous. Comme si l’exclusion et l’isolement de la vieillesse avaient supplanté le respect, la reconnaissance et l’amour.
La vie à tout prix effleure aussi les pages du roman et interroge pudiquement sur le choix éthique du maintien en vie. “On ne veut pas qu’ils nous gardent en vie quand on n’en aura plus, de vie.”
Tout est dit. Avec grâce, sobriété et humanité.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 21/06/2026


