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Jack London

  • Couverture du livre: Les oreilles de Buster

    Les oreilles de Buster

    par Maria Ernestam

    Eva reçoit de sa petite fille Anna-Clara un carnet vierge. A 56 ans, lorsque le sommeil l’abandonne, écrire devient désormais une nécessité et l’espace d’un été, Eva se livre avec intimité, honnêteté et courage dans ce livre secret. Elle y relate sa jeunesse, exprime avec force ses souffrances, le manque d’amour d’une mère qui détruit l’enfant, « ses yeux débordaient de haine, de mépris, d’une noirceur vertigineuse », et l’entraîne alors vers les affres de la vengeance, décuple sa soif de justice et mène à l’impensable : le matricide. Eva a souhaité la mort de sa mère et les premiers mots du journal intime l’annonce sans réserve ni précaution  : « J’avais 7 ans quand j’ai décidé de tuer ma mère […] C’était elle ou moi. Aussi longtemps qu’elle vivrait, elle m’empêcherait de vivre. Elle me viderait de ma substance et ne laisserait de moi qu’une écorce creuse, desséchée, qui finirait par tomber en miettes […] Je décidai de lutter pour ma vie ». Et au fil des mots, dans un style doux comme apaisé, elle raconte avec précision et analyse, sa relation douloureuse et destructrice avec sa mère et comment finalement elle est passée à l’acte quelques années plus tard. Si la violence de cet acte semble inouïe et effroyable, elle est pourtant racontée sans excès, se teinte même parfois d’une certaine drôlerie, d’une légèreté poétique et ôte au récit tout effet dramatique, voire pathétique. Une lecture qui n’entraîne ni condamnation, ni pitié mais, au contraire, attendrit et trouble le lecteur, fasciné.

    Avec une harmonie et une grâce délicate, déjà présentes dans son précédent roman (« Toujours avec toi »), l’auteur pénètre en profondeur dans l’ambiance familiale entre secrets douloureux et relations humaines délicates et complexes, exprime avec justesse la difficulté d’aimer. Eva, la narratrice se souvient avec précision de tous les instants où elle s’est sentie, aux yeux de sa mère, détestée, humiliée, anéantie et comment chaque parole prononcée à son égard, chaque attitude de dénigrement et de mépris ont progressivement transformé un amour maternel en une haine irréversible (et salvatrice ?) pour Eva. Insidieusement au fil des années de jeunesse, sa mère a craché son venin, annihilé toute estime de soi chez Eva. Pourtant Eva résiste, se construit double  : « une moitié blanche qui voulait exceller en tout et une noire, fermement décidée à se venger […] La noire se moquait de la blanche, partait en voyage imaginaire en Afrique et fomentait des meurtres. » Ainsi, pour se sauver elle-même et combattre sa haine maternelle, elle met d’abord en branle un processus de vengeance exercé auprès d’un entourage, tel un chien, une prof de musique ou un collègue de travail de sa mère. Chaque vengeance accomplie lui permet de supporter l’existence.  « J’avais trouvé une stratégie de survie ». Car, jusqu’à sa mort, sa mère exercera sa tyrannie sur Eva, intriguera même dans sa première relation amoureuse jusqu’à la détruire ; comme-ci sa fille ne pouvait mener sa vie sans qu’elle s’y mêle avec la hargne de nuire et d’anéantir tout sentiment de bonheur qui s’éveille. Un père aimant mais faible ne peut pas encore la secourir et c’est plus tard, après la disparition de sa femme, qu’il jouera enfin un rôle, jusque dans l’excès d’ailleurs, d’une façon déconcertante, un peu troublante mais finalement acceptée à la fois par Eva et le lecteur.

    A travers ses récits intimes, Eva raconte aussi sa vie du moment, sa passion pour les rosiers qu’une tranchée menace d’abîmer, sa vie avec Sven, son attachement à Irène, une vieille femme « Alzheimer » délaissée par sa fille et un système de santé publique qui ne joue plus son rôle. Et chaque moment présent va trouver, au fil des pages, une résonance intime avec ce passé qu’elle a décidé de raconter, un sens, une raison d’être. Le passé légitime le présent et l’acte d’Eva, finalement. « Les gens font exactement le même mal à leur entourage que ce qu’ils ont eux-mêmes vécu dans le passé. Leur propre destin les révolte et ensuite, ils font pareil aux autres, en s’inventant une excuse pour expliquer à quel point leurs agissements sont différents ».

    Et pourtant, il a été difficile d’achever ce livre avec cette conviction. Etrangement, quelques jours ont été nécessaires après la lecture pour que commence à se dessiner le sentiment qu’un tel drame était inévitable. Un livre émouvant mais déstabilisant à certains égards. Eva est une femme attachante, même si elle a peu de complaisance vis-à-vis d’elle-même. Elle ne quémande aucune compassion, impressionne par son extrême et froide lucidité et de ce fait, dérange le lecteur, partagé entre le besoin de la consoler et celui de la condamner, malgré tout. Eva est comme inatteignable, « Je ne veux pas me laisser submerger par les souvenirs et je me domine, exactement comme on s’empêche de gratter jusqu’au sang les piqûres de moustiques dont la démangeaison est la plus vive » ; seul regret pour le lecteur empathique.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 01/08/2011