
Les salauds devront payer
Après la houle de l'océan atlantique et les pêcheurs désenchantés et usés d'une petite île bretonne (Terminus Belz), voici Wollaing, ancienne ville industrielle du nord de la France autrefois prospère, aujourd'hui décatie et en friches, sinistrée par le chômage, les trafics en tous genres, l'alcool et l'ennui. "Des grappes de toits bruns, des haies de thuyas taillées au cordeau, des barrières blanches rappelaient que des hommes vivaient là, parce qu'il faut bien vivre quelque part."
Dans cette ambiance sociale à la Didier Daeninckx, d'anciens ouvriers reconvertis en caïds usuriers sans état d'âme sèment la terreur, un cabinet de médecins tente d'apaiser la douleur des habitants, par l'écoute et les soins parfois gratuits, et une jeune femme Pauline, rêve d'évasion lointaine, prête à tout tenter pour échapper à son existence misérable et sans avenir si elle restait ici. "Que voulez-vous dire à une gamine qui vit dans une ville comme Wollaing avec 25% de chômeurs, 50% d'alcooliques" ?
Assassinée dans un terrain vague alors qu'elle s'apprêtait à fuir, elle va donc occuper l'esprit vif du commandant Eric Buchmeyer (dépêché sur place par le commissaire de Valenciennes suite à une sanction disciplinaire) et celui du lieutenant Saliha, jeune promue, "une petite gueule de rebeu" (qui a quitté Thionville pour raisons personnelles) et les obliger ensemble et avec brio, à se plonger dans le passé de la ville ouvrière et bien au-delà pour comprendre les raisons de ce crime, dénouer les fils qui le relient bientôt à d'autres et laissent soupçonner une sombre histoire de vengeance et de rancœur inassouvie.
S'il faut s'imprégner un peu (mais avec effort) de la guerre d'Indochine puis d'Algérie pour pénétrer l'intrigue et la comprendre, Emmanuel Grand, entraîne assez rapidement ensuite son lecteur dans une ambiance de polar social plus convaincante, extrêmement documentée et précise, laquelle gagne en rythme à mi-parcours. Intense et haletante, elle ne lâche plus le lecteur, embarqué pleinement cette fois dans le roman, inséré dans le contexte d'une réalité socio-historique passionnante et dramatique, séduit par les enquêteurs atypiques et la possibilité que lui laisse l'auteur de pénétrer dans l'intimité la plus secrète de personnages devenus alors quasi-réels.
Des allers-retours entre présent et passé, de longues descriptions de la région entre Douai et Valenciennes, de l'usine Berga, à l'époque du plein emploi jusqu'à celle de la désindustrialisation, puis de sa fermeture, des grandes luttes syndicales, des déchirements familiaux… tout cela semble aisément être en mesure d'éclipser l'histoire policière, qui pourrait presque devenir secondaire si elle n'était pas emmenée par un lieutenant assez improbable, omniprésent et étonnant, cynique, incontrôlable mais excellent après 25 ans de métier. "Il avait coursé, flingue au poing, des dealers de crack dans les faubourgs du port de Dunkerque, serré des proxénètes russes ivres morts dans des bars à putes pourris, sorti menottes aux poignets des escrocs en col blanc de leur bureau à 15 000 le mètre carré, traîné sa carcasse dans un nombre impressionnant de coups tordus, usé de la menace, subi la trahison et jamais hésité à jouer des poings quand la persuasion amiable s'avérait inefficace. En un mot ce n'était pas un enfant de chœur."
Mais capable, en tout cas, de maintenir avec force une intrigue dense aux liens épars.
"Je suis un dinosaure. Je fais confiance à mon instinct".
Buchmeyer, même à 50 ans et "gras du bide" a toute l'envergure d'un héros de série policière. Emmanuel Grand, le sait-il ?
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 22/01/2016

