
L'espoir des Neshov
Dix ans après la trilogie Neshov, initiée par “La terre des mensonges” (disponible aujourd’hui en 10/18), Anne B. Ragde (traduite par Hélène Hervieu) poursuit sa saga familiale, et l’air de rien, sans vraiment se soucier du temps écoulé ni craindre l’effet redondant ou la lassitude du lecteur, réanime la famille Neshov. Et surprise, ça marche plutôt bien !
En effet, même si le rappel utile des événements précédents en début de roman réactive certains souvenirs, le lecteur est d’emblée immergé dans la famille et retrouve sans difficulté l’ambiance tonique et attachante des tomes précédents.
La proximité avec les personnages (tous familiers) est immédiate. Il s’agit presque de retrouvailles avec de vieux amis. La simplicité et l’ordinaire des événements racontés, la fluidité de l’écriture ajoutent au naturel de l’intrigue et créent un divertissement sans prétention. Bref, ce roman a toutes les caractéristiques d’une lecture estivale.
Depuis la mort de Tor, l’un des trois frères de la famille Neshov, la ferme familiale située au nord de la Norvège tombe en ruines. “Une ferme invendable, vide et abandonnée”. L’aîné Margido, désormais seul à vivre à Trondheim, s’il y entrepose encore les cercueils de son entreprise de pompes funèbres et gère aussi la location des terres à la place de sa nièce Torunn, (désormais héritière des lieux) il n’y vit pas.
Erlend, le cadet, est installé depuis longtemps à Copenhague avec Krumme. Les trois enfants qu’ils élèvent désormais, comblent et occupent leurs vies, à mille lieux de la ferme norvégienne.
Quant à Torunn, elle s’interroge. Sa vie à Oslo est assez pathétique. La relation avec Christer n’est guère amoureuse, elle a vendu ses parts d’une clinique vétérinaire et l’élevage de chiens de traîneaux ne la motive plus. Aussi, mis à part son amie Margrete et son activité de crochet, la vie semble bien terne et incertaine. A quarante ans, sans enfants, c’est peut-être le moment d’orienter sa vie différemment.
“Ma vie n’est qu’un BORDEL, j’ai quarante ans et j’ai l’impression d’être une MERDE ! J’ai rien foutu de ma vie, j’ai pas de mari, pas de gosses, j’ai RIEN !”
Une visite à Margido qui se morfond là-haut, très solitaire et assez apathique (“sa vie s’était tant rétrécie”) puis des retrouvailles avec son grand-père installé en maison de retraite à proximité de la ferme, amorcent le début du changement pour Torunn. Après tout, pourquoi ne retournerait-elle pas s’installer dans le seul endroit qui lui appartienne désormais ?
“Ne serait-elle pas bientôt capable de définir son propre bonheur ? D’oser faire ça ?”
Personnage principal de ce nouvel opus, Torunn est le fil conducteur de l’intrigue mais entraîne avec elle, et de manière spontanée des bribes de l’existence de Margido. Avec habileté l’auteure parvient aussi à glisser également quelques événements liés à Erlend et ces alternances de personnages (comme lors des précédents tomes) offrent une vitalité réjouissante, un rythme sans temps mort à l’histoire, même si les rebondissements sont, au final, plutôt mesurés.
Aucun risque de se perdre sinon, l’essentiel de la trilogie est rappelé, par petites touches adroites, et sans excès. La lecture est confortable, le plaisir et l’humour, bien là.
Une ambiance très contemporaine empreinte de légèreté et de dérision au sein de laquelle les personnages s’interrogent pourtant sérieusement sur la famille, la vieillesse, la solitude, l’amour, la mort et confrontent le lecteur à ses propres tourments.
Les Neshov créent du lien, c’est évident. Et de la dépendance. Anne B.Ragde l’a bien compris. La saga ne s’arrêtera pas là.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 07/07/2017


