
L'été des charognes
Ce premier roman d'un jeune homme talentueux (né en 1993), Simon Johannin, est âpre et violent, douloureux mais singulièrement beau et bouleversant à bien des égards.
Une langue contemporaine, libre et vivante, intensément sonore et visuelle. Une puissance lyrique éclatante, qui opère par surprise et nous entaille, pénétrante et déstabilisante. Un rythme et une tonalité accrochés à l'enfance, rugueux et attachants à la fois.
La lecture est sans distance, brutale et cruelle, peu joyeuse mais aussi très éloignée de toute compassion. Un regard sans fard ni effusion qui marque l'esprit, soulève le cœur en laissant l'odeur de mort se répandre au fil des pages, âcre, oppressante et tenace.
Et pourtant, au-delà de l'environnement bestial, au-delà de la noirceur, de l'isolement et de la pauvreté en milieu rural, des éclats de rire surgissent, des lueurs d'espoir évanescentes animent l'enfance, aident à grandir puis à partir plus loin (pour revenir). Car, au final, la ville meurtrit plus qu'elle n'émancipe ou n'apaise. Dévastatrice d'une adolescence fragile et chaotique.
Ecrit à la 1ère personne, certainement inspiré d'un territoire familier, ce récit non autobiographique raconte l'enfance d'un garçon dans un village isolé du Tarn. Loin des descriptions champêtres ou bucoliques, la vie ressemble davantage ici à une existence brutale et sordide. Bienvenue en enfer.
"Si tu sais boire mon fils, tu sauras tout faire."
A La Fourrière, lorsqu'on vit à la ferme, le massacre d'un chien est une occupation ludique, un père violent et alcoolique, une mère qui crie, une normalité, la tuerie animale, le labeur des champs, une nécessité, l'odeur de mort, une spécialité du coin à laquelle il faut s'habituer, le mépris des autres, ceux de la vallée, une occasion de se bagarrer avec violence, pour de vrai.
Aussi, lorsque l'âge permet le détachement familial, la rupture, lorsque l'insouciance ne préserve plus, lorsqu'il devient enfin possible de quitter la terre boueuse, la puanteur, la table poisseuse, les chiens gueulards et méchants, les cadavres d'animaux, le bourdonnement incessant des mouches, les coups de pied au cul ou les torgnoles, les engueulades au jeu de tarot, le narrateur n'hésite pas.
"J'ai quitté le bloc sans entrave pour arriver dans une nouvelle fatalité, plus grande, plus grise et plus haute, plus difficile à franchir".
Mais on n'échappe pas à l'enfance. Une seconde partie (moins convaincante) où l'anxiété, la difficulté de vivre envahissent le quotidien du jeune homme, dépossédé de lui-même, sous l'emprise de drogues et d'hallucinations effroyables et lugubres. Jusqu'à la chute, "un jour ma tête a touché le sol" puis le retour au bercail avant de repartir, encore plus loin. Encore plus mal. "La panique me mordait le dos, j'avais l'angoisse au corps".
Concis et corrosif, cru et ardent, expressionniste et rebelle, ce roman flamboie et surprend. Soyez curieux. C'est innovant !
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 17/02/2017


