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Jack London

  • Couverture du livre: Manquent à l'appel

    Manquent à l'appel

    par Giorgio Scianna

    Le court roman de Giorgio Scianna (traduit par Marianne Faurobert) entre dans la catégorie des livres utiles, éveilleur de discussions et ouvert à un large public.

    Inscrit dans une thématique contemporaine (la tentation du djihad chez de jeunes européens), il se place du point de vue d’adolescents ordinaires, plutôt désabusés par l’avenir incertain que la société leur réserve que fondamentalement attachés à une idéologie islamiste.

    Et ce qui étonne le plus, et par certains égards, glace d’effroi, c’est principalement l’insignifiance des motivations qui pousse souvent à la dérive et place ainsi chaque adulte, chaque parent partiellement responsable. Et surtout intimement concerné.

    Racontée de manière sobre et concise mais percutante (au moins dans la première moitié du livre), d’une tonalité théâtrale, expressive et convaincante, l’histoire, chemine efficacement, rythmée selon une intensité dramatique intéressante.

    Des chapitres courts, une construction habile, jouant sur les situations présentes et les événements passés, empruntant par moments la voix narrative de l’un des jeunes lycéens offrent une lecture fluide et continue, sans temps mort.

    Roberto, Anto, Ivan et Lorenzo, quatre copains de classe du lycée Tommaseo, issus d’un quartier favorisé de la province de l’Italie du Nord manquent à l’appel. D’un voyage en Grèce, initié l’été pour “les premières vacances d’adultes”, ils ne sont pas rentrés et n’ont donné aucune nouvelle à leurs familles depuis quatre mois.

    On est en novembre, deux fois par semaine, les parents des quatre disparus se retrouvent Chez Lorenzo (club house de la résidence de la copropriété des parents de Lorenzo) où le commissaire Cassini les rejoint et les informe de toutes les avancées de l’enquête. C’est lors d’une de ces soirées, le mercredi 30 que Lorenzo réapparaît, hébété. Il est seul. Et peu bavard. Parmi les quatre garçons, il est celui qui a échoué.

    Accaparé par ses parents, pressé par ceux inquiets de ne pas voir revenir les leurs, interrogé par le commissaire, objet de toutes les attentions de la psychologue, des enseignants, comme des élèves, Lorenzo étouffe et livre par bribes ce projet de rejoindre l’armée de l’Etat islamique en Syrie et les raisons de son retour prématuré. Mais dans sa tête, c’est encore le chaos. Tout s’agite, le maintient en tension, l’exhorte à se taire autant que possible et à ne pas capituler.

    Avec subtilité et ouverture, Giorgio Scianna pénètre en profondeur l’esprit de ses personnages, notamment celui de l’adolescent, raconte avec précision et de manière fiable, les préparatifs et les conditions du voyage jusqu’en Syrie et tente de cerner (sans justifier ou condamner) les raisons qui ont conduit chacun d’entre eux à entreprendre ce périple.

    “On trouvait que c’était un beau projet […] On se disait que … chacun pouvait trouver sa place … dans ces endroits-là.”

    A mille lieux des idées fondamentalistes terroristes, ces jeunes en quête d’eux-mêmes, instables face à un avenir si difficile à concrétiser, insatisfaits de ce que la société propose, rêvent d’évasion, de voyage lointain, de rupture et de reconnaissance, d’héroïsme ou plus simplement de sensations fortes.

    Pas spécialement déterminés, parfois même passifs, désinformés par l’utilisation massive des réseaux sociaux, ils sont fascinés par les films de propagande de Daech, au sein desquels ils pourraient devenir quelqu’un. “Les explosions, elles sont vraies, vivantes, comme ces garçons cagoulés qui ont l’air heureux de faire ce qu’ils font, qui courent, vaillants, sans jamais s’arrêter. Je n’ai jamais rien vu de pareil. C’est mieux qu’un jeu vidéo, c’est comme un film, mais un film dont tu pourrais faire partie, et en plus, tu sais qu’ils cherchent des figurants.”

    Parallèlement, mais d’une manière plus distanciée, l’auteur s’attache à décrire le comportement des adultes, le désarroi des parents, leur impuissance et leur maladresse, leurs sentiments de colère autant que de culpabilité, leur insondable tristesse, leur inquiétude légitime. “Quelque chose s’est brisé entre le monde et lui […] La certitude de ne rien pouvoir faire.”

    Le récit convainc là-aussi mais dans l’évocation du rôle des enseignants, de la psychologue ou des camarades de classe, certes plus secondaires, il séduit moins, un peu hâtif. Quant à l’évolution de Lorenzo, elle a peut-être manqué d’étapes pour satisfaire pleinement.

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 07/01/2018