Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Nafar

Nafar

par Mathilde Chapuis

résumé

Une nuit d’octobre, c’est sur la rive turque du Meriç, le fleuve-frontière qui sépare l’Orient de l’Europe, qu’une mystérieuse narratrice arrête son regard. Et plus précisément sur l’homme épuisé qui, dans les buissons de ronces, se cache des soldats chargés d’empêcher les clandestins de passer du côté grec. Car celui qui s’apprête à franchir le Meriç est un nafar : un sans-droit, un migrant. Retraçant pas à pas sa périlleuse traversée, la narratrice émaille son récit d’échappées sur cette région meurtrie par l’Histoire et sur le quotidien de tous les Syriens qui, comme l’homme à la veste bleue se préparant à plonger, cherchent coûte que coûte un avenir meilleur loin de la dictature de Bachar al-Assad. Elle est celle qui témoigne des combines et des faux départs, imagine ce qu’on lui tait, partage les doutes et les espoirs. Dans ce premier roman bouleversant d’émotion retenue, Mathilde Chapuis nous conduit au plus près des obsessions de tous ceux qui n’ont d’autre choix que l’exil.

Histoires d’exil, d’une rencontre amoureuse, quête de soi, objet littéraire singulier à la fois universel et très personnel, le premier roman de Mathilde Chapuis (Liana Levi) implique, abrupt et immédiat, sensible mais sans excès.

Une atmosphère intimiste resserrée entre un Je et un Tu, dans laquelle le lecteur s’attarde facilement et en continu, sans jamais fléchir d’ennui ni de lassitude.

Sans déranger, avec le sentiment d’être à bonne distance à une place qu’on lui a réservée, il assiste et prend part à un événement que l’actualité traite désormais comme un fait-divers ordinaire, celui de la migration vers l’Europe de populations (ici un jeune homme syrien) menacées par la guerre et ses atrocités. “Je suis là parce que je n’ai pas le choix.

Mais, à la différence des nombreux récits qui témoignent de cette fuite inexorable, celui de Mathilde Chapuis s’éprouve en direct, authentique et vibrant, avec la fragilité d’émotions quasi-instantanées que l’écriture vient à peine assoupir.

“La Suède est un autre mot pour avenir. Un autre mot pour sens à ma vie”

A Istanbul, un jeune homme syrien rêve d’Europe ; il veut aller jusqu’en Suède. A Istanbul, une jeune femme française rêve d’inconnu, veut découvrir un autre monde, là-bas vers l’Est. Portés par deux extrémités opposées, ils se rencontrent pourtant. C’est le début d’une histoire. “J’ai rencontré un homme qui échoue […] j’ai rencontré un homme que rien n’arrête”.

Page après page, se dessine le quotidien d’un exilé pauvre, en transit en Turquie et qui n’a qu’une obsession : atteindre l’Europe pour pouvoir commencer à vivre. A ses côtés, la jeune femme assiste aux préparatifs, aux faux-départs, partage la peur et l’angoisse, l’attente, la déception, les douleurs, l’épuisement, accompagne celui qu’elle aime avec inquiétude mais sans enfreindre l’objectif qu’il s’est fixé. Et écrit, raconte pour que cela reste supportable. “J’observe, je consigne et j’invente. J’agis en sorcière, en déesse ou en fée. Je te porte de toute la force de mon esprit, j’influence le déroulement de ton trajet […] Mes mots ont le pouvoir de conjurer le mauvais sort, ils consolent, ils sauvent in extremis, ils écartent le danger.”

Porté par une narration double, le texte oscille entre Je (la jeune femme française qui écrit et partage l’existence de l’homme qui fuit)) et Tu (le jeune homme qui fuit, observé et mis en scène par les mots de la jeune femme).

Une alternance de personnes qui s’interpénètrent avec naturel, comme les mots issus de leurs deux langues d’origine qui fusionnent avec le turc pour créer un langage propre à leurs conversations.

Entrecoupé de brèves références historiques sur cette région du monde qui apportent une réalité expressive au décor, structuré et rythmé comme un roman, le livre va au-delà du témoignage. Plus proche, intensément complice, il laisse échapper la force, l’ardeur et l’énergie de la jeunesse, le souffle puissant de l’espoir et de la lutte et donne envie, c’est certain, “d’apprendre chaque jour à s’aimer davantage.”

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 04/08/2019