Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Nazanine

Nazanine

par Gilles Martin-Chauffier

résumé

Étudiante dans une école de stylisme, Nazanine a les plus jolies lèvres du monde. Journaliste, Paul écrit dans un grand hebdomadaire. Au Palace, ils tombent amoureux dès le premier regard. C’est l’été 1978. En Iran, la révolte contre le shah échappe à tout contrôle. Pour la satisfaction du journal de Paul, emballé par cette révolution écrite au passé. Et au désespoir de Nazanine, qui doit retourner à Téhéran pour sauver son père. Tandis que l’Iran se voile, l’enthousiasme s’éteint au journal. C’est l’heure des désillusions. Et celle de partir sur les traces de Nazanine, en pleine révolution.

La nouvelle rose d’Ispahan

Roman d’atmosphère ancré dans les années 70 au cœur d’un Paris intellectuel et universitaire, Nazanine de Gilles Martin-Chauffier, plonge d’abord le lecteur dans un milieu effervescent où se côtoient personnages réels et fictifs, pour lesquels toute ressemblance avec des faits existants ou ayant existé n’est pas qu’une simple coïncidence.

C’est donc au cœur de ce milieu très parisien de l’intelligentsia française des années 70 (et lors de quelques rares escapades sur l’île aux Moines en Bretagne) qu’une histoire d’amour va naître entre Paul, jeune journaliste et Nazanine, étudiante persane en arts appliqués à Paris ; à l’aube de la révolution iranienne.

“Cette fille était d’ailleurs. Dès cette seconde elle aurait pu m’entraîner au bout du monde.”

Une passion tumultueuse, fougueuse rattrapée par l’Histoire, qui révèle notamment avec un certain cynisme, une apparente frivolité et une tonalité anecdotique, le point de vue de certains intellectuels de gauche vis-à-vis de la mollarchie à venir en Iran. “Les ayatollahs inventaient la révolution non marxiste, non progressiste, provinciale et de gauche.”

Dans un milieu foisonnant et érudit, idéologique et contestataire, de l’université de Vincennes aux soirées animées aux restaurants ou lors des nuits au Palace, c’est une foule de célébrités de l’époque que l’auteur prend plaisir à dépeindre non sans ironie, dans une langue savoureuse et précise, drôle, parfois féroce.

De Michel Foucault à Roland Barthes, en passant par Jean Lacouture, Pierre Bénichou, Bernard Frank ou encore Karl Lagerfeld et même Patrick Hernandez, tous semblent jouer leur propre rôle et chacune des phrases qu’ils prononcent paraissent véritables. Et parfois délirantes.

Mais le lecteur, éloigné de ce milieu parisien où la frivolité et l’arrogance rivalisent avec la culture le savoir et l’élite, se sent instable parfois dans sa lecture, même si l’humour et la dérision poussent sa curiosité à ne pas lâcher la lecture du roman.

De même, au fur et à mesure que la révolution islamique se déploie en Iran et révèle la personnalité insoumise, inconditionnelle et enflammée de Nazanine, il vibre davantage, porté par son désespoir, sa colère et la tragédie qui s’annonce, loin de Paris cette fois. “j’en ai marre de votre machisme désinvolte, et pour tout dire, de votre connerie de Français suffisants […] Vous n’avez aucune force intérieure. Chez vous, tout reste en surface. En paroles. En effets de manches. Pour vous mettre à penser, il vous faut des témoins et des prétextes. Vous êtes grotesques.”

La visite de Paul chez Khomeiny à Neauphle-le-Château est tout aussi captivante, très visuelle et drôle, semble authentique. Les habitants racontent leurs sentiments sur la révolution en marche, tels des brèves de comptoirs. “Ces Persans nous donnent un petit coup de fouet. Espérons qu’il ne sera pas trop violent. Trop de religion nuit à la religion.”

Avec beaucoup d’habileté, l’auteur passe alors d’un milieu à un autre et le lecteur savoure ces ambiances différentes, si ajustées.

Ainsi plus qu’une grande histoire d’amour entre un journaliste français et une étudiante iranienne, c’est d’abord le roman d’une époque où les intellectuels français de gauche (mais bourgeois) rêvent de révolution, où la réflexion politique n’empêche pas le divertissement.

Et si Nazanine vient troubler la fête, elle emporte notre adhésion. Sa révolte irradie et nous retient. Au-delà de tout.

“Vous n’y connaissez rien. On peut bien traiter un chat de poisson, ça ne le fait pas nager. Khomeiny et les mollahs sont des rétrogrades haineux et malfaisants, vous n’en ferez jamais les démocrates de vos rêves […] Occupez-vous des affaires françaises et foutez-nous la paix. Ce besoin de tous les planqués de se trouver des guerres d’Espagne, ça me révulse.”

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 10/10/2026