
Olivia
Dorothy Bussy (1865-1960), auteure anglaise, proche du Bloomsbury group et amie de Virginia Woolf et d'André Gide n'écrivit qu'un seul roman (en partie autobiographique), Olivia, en 1933 mais publié seulement en 1949 (Stock). Objet de scandale à sa parution, il remporta pourtant un succès immédiat. C'est un vrai plaisir de le (re)découvrir aujourd'hui.
Irrémédiablement plongé dans une autre époque, le lecteur est aussitôt séduit par la grâce et la délicatesse de l'écriture, fasciné par l'habileté de l'écrivain à rendre compte d'une passion amoureuse adolescente, à la fois empreinte de ferveur exaltée et de retenue.
Absolument sincère et extrêmement juste, lumineux, le récit très resserré, pénètre immédiatement le lecteur, intime et bouleversant, sans distance spatio-temporelle ni tonalité surannée. Presque aérien. Subtil et élégant.
Avant même de décrire la passion amoureuse homosexuelle, l'histoire révèle davantage l'éveil de l'amour adolescent d'une jeune fille, la confusion et l'ardeur de ses sentiments, la brûlure du désir et l'impossibilité de lutter contre ces émotions nouvelles et incontrôlables.
Olivia a 16 ans lorsqu'elle intègre, Les Avons, un pensionnat de jeunes filles en France. Dirigé par deux femmes cultivées et érudites, égéries assez fascinantes, le groupe d'adolescentes, scindé en deux unités rivales ("les Caristes et les Julistes"), s'instruit avec délectation dans une atmosphère de liberté et de gaieté, propice à l'épanouissement et aux affinités électives.
"Je m'éveillai dans un monde nouveau : un monde où tout était d'une intensité poignante, chargé d'émotions bouleversantes, de mystères insoupçonnés : un monde, au centre duquel je n'étais moi-même qu'un cœur brûlant et palpitant."
Rapidement, Olivia est perturbée par le plaisir et le désir qui l'habitent lorsqu'elle se retrouve en présence de son professeur de littérature, mademoiselle Julie. Pleine d'innocence et de pureté, elle rend compte, sans réserve, de ses émois, de ce changement d'état, de cette transformation qui la bouleverse, décuple à la fois le plaisir et la souffrance, menace son intégrité.
"Mes jambes ne me portaient plus, le sol se dérobait sous moi… La joie chantait dans mon cœur. Je ne sentais plus ma faiblesse. Une sorte d'ivresse coulait dans mes veines… Qu'était-ce ? Que se passait-il en moi ? Je ne cherchais pas à comprendre. Je savais seulement qu'un prodige allait s'accomplir."
La jalousie, l'impatience, le manque, l'excitation, la fureur, la sensualité ; tout cela est décrit avec passion et sublimée par une langue sobre et soignée, où la puissance des sentiments reste contenue. Et sans doute cette maîtrise remarquable donne-t-elle encore plus de force transgressive à l'histoire et offre à cet amour interdit, un éclat et une beauté intemporels et envoûtants.
"Mon amour est sans espoir […] Mais c'est là ce qui ennoblit ma passion, ce qui la rend digne de respect ! Aucun autre amour, aucun amour entre homme et femme ne peut atteindre un tel degré de désintéressement !"
Et pour prolonger le plaisir de cette lecture, hâtez-vous de voir ou revoir le film éponyme de Jacqueline Audry (1951) avec Edwige Feuillère dans le rôle de mademoiselle Julie.
Cécile Pellerin - Chronique publiée le 10/06/2016