Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Ör

Ör

par Auður Ava Ólafsdóttir

Les romans de l’Islandaise Audur Ava Ólafsdóttir étonnent toujours par leur grâce et leur fine sensibilité à évoquer la complexité des existences ordinaires. Sans longs discours, immédiatement saisissables, d’une délicatesse absolument envoûtante, ils font naître une lecture heureuse. D’un enchantement précieux, si singulier, ils possèdent une force d’apaisement, chaque fois renouvelée.

Poétiques, ils saisissent les tourments de l’âme humaine sans jamais sombrer dans la noirceur. D’une légèreté irrésistible, empreints de dérision et de spontanéité, ils accueillent le lecteur naturellement. D’une portée universelle, ils pénètrent pourtant l’intimité de chacun. Essentiels et beaux.

“Est-ce que je manquerai au monde ? Non. Sera-t-il pire sans moi ? Non plus. Continuera-t-il de tourner sans moi ? Oui. Est-il meilleur maintenant que lorsque j’y ai fait mon entrée ? Non. Qu’ai-je fait pour améliorer le monde ? Rien.”

Jonas Ebeneser a décidé de mourir le mois de son anniversaire. Il aura alors quarante-neuf ans. Même s’il a dépassé l’âge auquel meurent les artistes, c’est l’âge où son propre père a disparu. Son existence lui semble vaine et solitaire. Sa femme est partie, sa fille n’est pas tout à fait sa fille et sa mère, “parcourue par un courant alternatif”, et ancienne prof de maths, dispersée dans un autre monde et un autre temps, ne converse bientôt plus qu’avec des données chiffrées. “Parler à maman équivaut à ne parler à personne.” Quant à son voisin, Svanur, il monologue sans discontinuer mais il pourra peut-être lui prêter le fusil de chasse dont il a besoin pour mourir.

Hésitant sur la façon de mettre fin à ses jours, Jonas convient de prolonger sa vie de quelques jours encore et décide de partir dans un pays en guerre où il se donne une semaine pour en finir. Mais rien ne se passe exactement comme il a prévu. Son désespoir semble vite dérisoire aux yeux des survivants de ce pays ravagé, jamais nommé, et progressivement l’urgence de mourir ne devient plus aussi pressante. Entre bricolage et rencontres avec les rares clients et les gérants de l’hôtel, Jonas revisite ses souvenirs, reconsidère son existence, trouve une place, se remet à vivre.

Audur Ava Ólafsdóttir, tranquillement mais justement, saisit toute la difficulté de l’être humain occidental moderne à vivre et à trouver du sens à l’existence qu’il mène. Avec la même finesse, elle dépeint la quête d’une possible transformation.

“Je suis parti à la rencontre de moi-même.”

Déplacé dans un contexte hostile, décentré un moment de lui-même, occupé à des activités plus essentielles, impératives ; disponible pour autrui, le personnage parvient, par petites touches et sans grande révolution, à éclairer son horizon et celui de ceux auxquels il s’attache.

“Je ne peux pas dire à cette jeune femme, qui ne possède rien d’autre que la vie, que je suis perdu.”

Des petits moments simples, captés avec précision et émotion, des détails en apparence anodins illuminés d’un regard poétique à l’éclat vif, offrent au roman une beauté singulière et bouleversante. Salvatrice.

Ör est un baume pour les cicatrices difficiles à refermer. Il adoucit les douleurs mais ne les empêche pas. Il console mais ne trompe pas. Laisse le chagrin venir. Intensément vivant.

Roman traduit (comme les précédents) par Catherine Eyjólfsson.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 18/11/2017