Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: Otages intimes

    Otages intimes

    par Jeanne Benameur

    Jeanne Benameur pénètre ses personnages sans la distance de l'écriture. Elle épouse leurs formes et leurs pensées les plus profondes, fond en eux, absorbe leurs gestes, EST ce qu'ils sont, absolument et laisse alors le lecteur ébranlé, à peine soutenu par des mots, si acérés mais tellement justes, par des phrases si économes d'effets mais ciselées à la perfection, appropriées à la voix, uniques et transcendantes. Véritables. Le bruit du silence. "C'est dans les veines, au secret des poitrines que les mots fous se disent. Rien ne passe les lèvres."

    Etienne est photographe de guerre. Libéré à l'instant. L'émotion qui l'envahit est perceptible mais reste contenue, parfois violente, tellement complexe. Seul, c'est d'abord seul qu'il prend conscience, peu à peu, de ce sentiment de liberté, dont il n'éprouve pas immédiatement le souffle, encore captif de la peur et du traumatisme des longs mois d'enfermement. Immobilisé un instant dans "L'entre deux". Un sas nécessaire avant de recouvrer la lumière, le rythme du jour, se défaire de l'horreur et remettre la vie en route.

    Ensuite se dessinent les autres, les proches, tous ceux qui sont là à l'attendre sur le tarmac de l'aéroport. De nouvelles voix racontent : Irène, la mère, dont le cœur, fragile, s'emballe "serrée contre le retour de son fils" ou Emma, l'ancienne compagne, venue pour elle, pour se libérer de lui. Puis les souvenirs remontent, le pays en guerre, les dernières photos juste avant son enlèvement, la souffrance des départs, la culpabilité, l'effroi, la honte, l'impossible consolation, la difficile joie du retour, son père disparu en mer, ses amis d'enfance Enzo, le menuisier, le fils de l'Italien et Jofranka, l'orpheline devenue avocate à la Haye. Un air de musique, le Trio de Weber ; autant d'images et de sonorités qui se cognent dans sa tête, étouffent en lui, meurtrissent encore, soulagent un peu mais ramènent à la vie. Intensément. "Supporter ce que la mémoire fait revenir".

    "Boire le café", Retrouver les gestes du quotidien, "la chaleur de la cuisine, de la maison, du village, là autour de lui" et guérir. Etienne ne s'installe pas à Paris dans son appartement mais chez sa mère dans un village de campagne. Enzo y habite encore. L'amour maternel, l'amitié, la nature pour trouver le repos et l'apaisement, le goût des choses. Faire revenir la vie. De nouveau. Une période de convalescence entre silence et vide, larmes, musique, longues promenades, nuits blanches, conversations et repas de retrouvailles où les personnages s'interrogent sur "cette part d'eux-mêmes qu'ils n'atteindront jamais", otages intimes d'une vie.

    Avec la même sensibilité Jeanne Benameur dessine Irène, Enzo et Jofranka, laisse percevoir leurs peurs, leur fragilité, leur besoin de protection, à l'image d'Etienne ; dévoile aussi des frustrations, des douleurs intenses, des désillusions, rend compte des horreurs des guerres, de celles qui "saisissent les femmes dans leur chair" à travers une écriture précise et concise, extrêmement belle et limpide, immédiatement accessible, sensitive et éprouvante, presque à s'effacer pour saisir l'indicible au plus près.

    Et même si d'autres personnages, Emma ou Franck, plus secondaires, moins attachants ne convainquent pas avec la même force, restent à distance (mais comme ils le sont avec Etienne), ce livre, d'un rythme étonnamment léger et fluide, empreint de moments de fureur comme de moments de paix et de grâce pure, laisse timidement s'esquisser l'espérance et la résilience.

    Apaisé à son tour, le lecteur peut alors discrètement, laisser s'échapper les doux sanglots retenus jusqu'ici. Infiniment heureux. Avec l'impossibilité de le dire avec justesse, de l'écrire avec exactitude.

    Se tenir, juste là, à ressentir les choses. Ne rien essayer d'autre.

    "Il y a parfois dans les ciels tumultueux de printemps, au bord de l'océan une clarté brusque qui aveugle contre l'ardoise miroitante des nuages. Dans une déchirure du ciel, inattendu, un bleu, irisé de lumière et de pluie, lavé, incroyable. Un bleu de miracle."

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 02/10/2015