Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Petit animal sauvage

Petit animal sauvage

par Anne-Françoise Brillot

Ce court roman, d'une écriture surprenante, épurée, comme réduite à l'essentiel, semble, au premier abord, s'appliquer à rendre compte de la vérité brute des faits. Avec une parfaite neutralité. Mais ce qui trouble, ce qui pousse le lecteur à aller au-delà des mots, à s'échapper de cette apparente froideur, c'est ce personnage féminin, Fanon, adolescente et enfant à la fois, attachante et finalement bouleversante malgré le parti pris narratif désaffectionné.

Mise en lumière par de brèves séquences de vie découpées en chapitres à la chronologie inversée, l'héroïne n'existe d'abord que par ses actes désenchantés et révoltés, insaisissables, avant de devenir, au fil des pages - lesquelles pudiquement livrent des blessures, des souvenirs sensibles de son enfance - un être fragile et émouvant, pénétrable ; contrebalançant alors avec grâce et poésie la tonalité volontairement détachée du récit.

Très Précise à rendre compte d'une époque (les années 70), d'un lieu (la banlieue) et du passage à l'adolescence, Anne-François Brillot dresse le portrait de Fanon, "petit animal sauvage".

"Elle est assise sur sa mobylette devant un HLM de quatre étages. A ses côtés, un jeune homme d'une vingtaine d'années. Ils discutent sous la lumière blafarde du hall d'entrée.

Il est tard dans la nuit."

Des amours frivoles pour ne pas souffrir, une bande de copains pour échapper au désordre familial, une quête de liberté, un rejet de la société et des convenances, un désintérêt pour l'école, des rêves pour tromper la misère sociale, et la musique, omniprésente et entêtante (de Joe Cocker à Léonard Cohen en passant par James Taylor), pour chasser le désespoir et le mal être, le manque d'amour et la violence d'un monde qui s'agite autour d'elle et qu'elle ne comprend pas. Marginale et rebelle, en rupture, tourmentée mais extrêmement vivante.

La force des détails (autobiographiques ?) toujours proches du fait historique ou documentaire mais intimes inscrivent le lecteur sans difficulté dans l'ambiance de l'époque (la loi Veil, les manifestations étudiantes, la non-mixité et les enfants gauchers à l'école, etc.) et rappellent un peu l'écriture d'Annie Ernaux, inhabituelle, faussement abrupte, dépouillée, déconcertante et au final, accaparante.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 08/09/2016