Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Coup de cœur
Couverture du livre: Plus haut que la mer

Plus haut que la mer

par Francesca Melandri

L'air de rien, comme une brise légère, un souffle marin chaud et agréable, ce roman enveloppe le lecteur, lui offre de douces sensations, caresse son corps et son cœur tout entier, humecte sa peau d'embruns et d'odeurs délicates ("le sel de mer, le figuier, l'hélichryse"), le plonge en pleine Méditerranée et l'isole avec émotions sur un îlot rocheux abrupt, en apparence hostile. "L'accès à l'Ile était interdit à ceux qui n'avaient pas une raison valable."

Peu à peu, sans brutalité aucune, resserré autour de quelques personnages, il raconte la souffrance et l'absence, la violence et la mort, la tristesse et la honte, l'amour et la tendresse, saisit avec une infinie attention, une grâce sensible et poétique les bouleversements de vies ordinaires, douloureusement meurtries. Alors que l'orage gronde et menace, la colère et l'amertume sont tues, le silence règne, profond et apaisant. Magnifique.

Une écriture délicate et sensitive, une nature omniprésente, envahissante et belle, des personnages simples et proches, toujours dignes, auxquels le lecteur se lie d'emblée et profondément, assurent à la lecture un plaisir immédiat et intense, assurément précieux.

Quelque part au large de l'Italie, l'Ile retient prisonniers le mari de Luisa et le fils de Paolo. Sur le bateau puis dans le fourgon qui conduisent l'homme et la femme vers le quartier de haute sécurité, tout au bout de l'île, l'un et l'autre revivent intérieurement les événements tragiques et meurtriers qui ont entraîné la captivité de leur proche, délivrent quelques bribes de leur existence, des détails précis et sensibles du quotidien et du passé. Mais jamais l'un à l'autre. Côte à côte dans le silence. "Un silence détendu, presque intime, de ceux qui ont partagé une émotion."

Une visite, un devoir à accomplir, que chacun effectue sans effusion sous la surveillance d'un agent carcéral, Pierfranceso. Le mistral souffle bientôt plus fort et empêche le ferry de rejoindre la côte. Luisa et Paolo vont rester une nuit sur l'Ile, pris en charge, le temps du dîner par le gardien de prison et sa femme. Ensemble et tour à tour, ils vont réveiller des souvenirs, partager des peines, libérer des tensions, briser le silence "dense et carnivore", revenir à la vie, évacuer des chagrins et s'alléger de la culpabilité, se soutenir et s'unir.

"Les éclairs commençaient à zébrer l'horizon grisâtre. Mais sans aucun bruit, comme si le noir des nuages éteignait, outre les couleurs du monde, les grondements des coups de tonnerre, dans le lointain".

Sous la protection d'une nature conciliante, d'un vent et d'une pluie apaisants, d'une mer agitée mais sans menaces désormais comme réparatrice de tant de blessures, l'histoire se raconte, intime et sobre à la fois, jamais dans l'excès des sentiments, préservée de tout pathos mais envoûtante et superbe.

"Le mistral avait changé l'air en mer, lui avait donné du sel, du goût, de la consistance. La respirer faisait l'effet d'une caresse d'algues sur les joues".

Il est possible que l'émotion vous submerge, délicate et agréable. Juste heureuse.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 16/04/2016