Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Prison avec piscine

Prison avec piscine

par Luigi Carletti

Dans la torpeur de l’été, la piscine de la résidence de luxe de la Villa Magnolia à Rome ne désemplit pas. « Passé ce portail, on réalise qu’il est possible d’habiter Rome sans la subir ». Même si certains habitants sont partis en vacances vers des endroits moins étouffants, l’agitation autour de l’eau bleutée (« un rectangle d’eau émeraude de vingt-cinq mètres ») distrait les journées assez mornes de Filippo, universitaire de quarante ans, qui, du haut de sa terrasse, campé dans un fauteuil roulant, observe avec un doux plaisir et une certaine excitation les jeunes employées de la résidence, libérées le jeudi notamment de leurs occupations ménagères. En effet, hormis cette agréable occupation hebdomadaire, Filippo n’attend plus rien de la vie depuis ce tragique accident de moto où il a perdu l’usage de ses jambes, renversé par un chauffard qui a pris la fuite. Il subit sa vie, (« prisonnier de mon petit fauteuil ») sans compagnie ou presque, si ce n’est celle de son homme de confiance, Isidro (l’Indispensable), un Péruvien attaché à la famille depuis longtemps.

Enfermé dans une humeur maussade et désenchantée, Filippo s’ennuie, laisse peu à peu son corps et son esprit s’alourdir, comme un condamné sans espoir jusqu’à l’arrivée d’un nouveau locataire étrange et mystérieux, Rodolfo Raschiani, que tout le monde remarque bien vite, tant les cicatrices qui lui lacèrent le dos sont remarquables (« des vraies fermetures éclair »). Aussitôt, tous les résidents s’agitent autour de cette présence, s’interrogent sur son identité. Un sursaut d’agitation qui profite aussi à Filippo, le réveille de sa léthargie, le sauve finalement de son abattement écrasant. Universitaire chercheur, maître dans l’art de l’investigation, il parvient rapidement, à l’aide d’une ancienne compagne, grâce aussi à d’anciens contacts de son père décédé, général renommé, et de son fidèle complice Isidro, à identifier leur nouveau voisin, finalement peu recommandable (« un prisonnier sous couverture »). De cette découverte, Filippo se retrouve alors entraîné à poursuivre une enquête, notamment lorsque deux individus, venus à la résidence, sont retrouvés morts carbonisés dans leur voiture. Le roman prend, à ce moment-là, des allures d’intrigue policière, se dote d’un rythme haletant et vif, réveille la résidence assoupie et ses habitants, procure à Rodolfo un titre de héros ambivalent, donne vie à d’autres personnages secondaires, conduit Filippo à revenir sur son passé, à affronter ses vieux démons et à reconsidérer son existence. Un enchaînement de péripéties et d’actions que le lecteur avale sans répit ni ennui.

L’ensemble n’est jamais vraiment sombre, il y a de la gaieté, un brin de légèreté parfois dans cette histoire, à l’image d’une comédie italienne, où certains criminels deviennent attachants et si sympathiques que le lecteur reconsidère son jugement, finit par redouter leur arrestation et approuve avec soulagement la fin honorable (pas forcément très morale) que lui propose l’auteur.

Une histoire renversante, jamais tragique alors que tout s’y prête (le handicap, la tentative de suicide, les exécutions sommaires, la vendetta, les règlements de compte violents, la corruption, l’ombre de la Mafia), surprenante et sympathique au final même si, comme le héros, le lecteur a le sentiment d’avoir été gentiment manipulé.

Prison avec piscine est le premier roman traduit en France mais le cinquième de Luigi Carletti, par ailleurs co-directeur du groupe Repubblica. Six femmes au foot, son second roman sortira en France en mai prochain chez le même éditeur.

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 11/03/2013