Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde

Christian Bobin

Couverture du livre: Sacré bleu

Sacré bleu

par Christopher Moore

Voici un roman bien étonnant, à l'atmosphère insaisissable, d'un genre inclassable, à la fois réaliste et fantastique, farfelu, carrément fou mais hyper documenté, capable de transporter le lecteur au cœur du Paris impressionniste de la fin du XIXème siècle, de le plonger dans l'ambiance du Mirliton, le cabaret animé d'Aristide Bruant, de porter à ses lèvres le goût de l'absinthe ou du cognac, d'imprégner ses sens de l'odeur charnelle des maisons closes et des corps ravagés par la syphilis. Un mélange de répulsion et de désir où prennent vie et se révèlent les toiles des plus grands artistes de cette époque.

Vincent Van Gogh est mort. Assassiné par un homme malfaisant et mystérieux, surnommé "l'Homme aux couleurs" et ressemblant à "un fagot errant dans la nuit." Accompagné par son fidèle ami boulanger et peintre amateur, Lucien Lessard, Toulouse-Lautrec mène l'enquête, bien décidé à retrouver les traces du criminel et à comprendre ses motivations.

En pénétrant dans les ateliers de leurs confères artistes, de Monet à Pissarro, de Renoir à Seurat, Gauguin, Whistler ou Manet, les deux personnages découvrent le pouvoir maléfique du bleu qui arrête le cours du temps, transporte les peintres dans des endroits où ils n'ont jamais mis les pieds, les inspire ; ils apprennent l'origine surprenante de sa fabrication, éclaircissent le mystère de l'inspiration, se confrontent à une femme mystérieuse et belle, Juliette, ("elle incarnait toutes les femmes") arpentent les rues de Montmartre et le quartier de la place Pigalle sans relâche, emmènent le lecteur jusque dans les entrailles de Paris, donnent à voir la lumière, l'agitation, le pittoresque, la puissance créatrice des peintres. Avec éclat et exaltation.

Un récit peu ordinaire et renversant, teinté de fantastique, construit autour d'une intrigue dense, parfois complexe au sein de laquelle le lecteur s'égare parfois, transporté d'une époque à une autre, d'une femme à une autre sans prise immédiate sur l'intention de l'auteur, déboussolé mais sans pour autant être mis à l'écart. L'explication viendra plus tard. Et en détail.

Accepter le désordre et la confusion passagère, ("J'y comprends rien, dit Lucien") quelques passages un peu longs parfois malgré un rythme assez effréné, c'est pouvoir, au final, savourer une lecture inattendue, originale et drôle, approcher le mystère de la création, "l'étincelle de l'inventivité", découvrir la vie cachée et méconnue des artistes-peintres, saisir toute leur habileté, s'initier à l'histoire de l'art, comprendre la démarche et le projet de Christopher Moore "d'écrire un roman sur la couleur bleue".

Ainsi dans une postface passionnante il convainc sans flottement que les Impressionnistes ne sont pas qu'une "vache à lait" pour les musées et qu'au-delà du rejet de la tradition, c'est "l'amour de la peinture" qui les unissaient tous et leur ouverture sur le monde qui ont favorisé l'essor de la peinture moderne du XXème siècle.

"Un matin, l'un de nous manquant de noir, se servit de bleu : l'impressionnisme était né" (Renoir)

Cécile Pellerin - Chronique publiée le 01/07/2015