Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon.

Jack London

  • Couverture du livre: Soleil de nuit

    Soleil de nuit

    par Jo Nesbø

    Le nouveau roman de Jo Nesbø met en scène certains des personnages de son œuvre précédente, Du sang sur la glace, mais peut tout à fait se lire indépendamment, sans souci de compréhension ni de confort de lecture.

    Un rythme vif, de l'humour, une intrigue plaisante, plutôt efficace même si ce sont avant tout les personnages qui retiennent et surtout le lieu insolite où elle se déroule (en 1977), le Finmark, situé à l'extrême nord de la Norvège ("unique comté partageant une frontière avec l'Union soviétique"). Ainsi, exit les bas-fonds d'Oslo ; l'histoire s'empare d'une région sauvage et désertée, empreinte d'une tradition religieuse ancestrale très conservatrice, celle du mouvement laestadien et confère à la lecture un intérêt sociologique assez passionnant qui se mêle habilement au suspense habituel et lui offre ainsi une indéniable originalité.

    "J'étais une mauviette pathétique et lâche, qui méritait toute la merde que le sort lui réservait".

    Jon Hansen est recouvreur et liquidateur pour le compte du Pêcheur, puissant trafiquant de drogue à Oslo. Mais peu enclin à tuer, il abandonne vite le métier et trahit son patron. Pour éviter d'être tué à son tour, il fuit. "Soixante-dix heures en fuite. Mille huit cents kilomètres. Une ou deux heures de sommeil sur des sièges de train et de car." Réfugié dans le petit village de Kåsund non loin d'Alta, il fait la connaissance de Knut, dix ans et de sa mère bedeau Lea, tous deux membres de la communauté laestadienne. Au milieu des Sames et des rennes, le Norvégien ne passe pas inaperçu et le Pêcheur, il le sait, n'abandonne jamais les infidèles…

    Entre ses difficultés à intégrer la communauté villageoise assez méfiante, son attirance pour Lea, ses stratagèmes (remarquables) de dissimulation pour échapper aux hommes du Pêcheur, Jon ne manque pas d'activité. Rusé et drôlement efficace, il est capable de maintenir le lecteur en alerte et en haleine de bout en bout, de l'amuser comme de le placer dans un état de tension et d'excitation.

    Ainsi, une fois de plus, Nesb offre un divertissement fort sympathique et mouvementé, toujours singulier, où la dérision et la légèreté et une histoire d'amour naissante atténuent les crimes violents et sordides, où l'intégrité du héros crée l'attachement immédiat.

    Et si la fin, telle une romance, peut sembler un brin sentimental (très éloignée en tout cas de l'atmosphère de la série Harry Hole), nul n'est dupe ; Jo Nesbø s'amuse autant que son lecteur.

    "Les jeunes d'aujourd'hui ne veulent que des boissons gazeuses, du coca. Des scooters des neiges. Des hot-dogs. La gnôle, la pulka et la viande de renne, tout ça, bientôt, ce sera terminé. Nous sommes en perdition".

    Enfin, comme à son habitude, l'auteur, au-delà de l'intrigue, glisse dans la vie quotidienne des habitants, décrit ici la Laponie, le peuple same, la lente agonie de cette culture, les ravages de l'alcool ("des regards lessivés à la gnôle") et du chômage, les violences conjugales et les mariages forcés, la dureté du métier d'éleveur de rennes ou de pêcheur de colins en Arctique, attise réellement la curiosité pour cette contrée septentrionale, dépayse sans ennui et apporte de la profondeur à une histoire, sans cela, très classique et ordinaire.

    Aussi, sans hésiter, le lecteur est prêt pour la suite. Qui viendra, assurément !

    Cécile Pellerin - Chronique publiée le 17/04/2016